4 J É R ( ) ’ J’ai le sentiment étrange de n’avoir bien connu mon grand-père, Jean - dit Émile - Rossignol, que vers la fin de sa vie. Non qu’il ait été pour moi mystérieux ou lointain. Comme, je pense, ma sœur et mes cousins, j’ai avec lui de nombreux souvenirs d’enfance et d’adolescence, moments heureux de vacances en famille ou de visites au « magasin ». Mais je n’ai découvert l’homme qu’il était véritablement qu’en pénétrant son univers lors de mon entrée à la Librairie Rossignol, en 1987. Doté d’un caractère des plus raisonnables, tout en mesure et pondération – je l’ai toujours connu fumant huit cigarettes quotidiennes, ni une de plus, ni une de moins – cet homme menant depuis longtemps une vie faite d’habitudes, sans jamais le moindre excès, cet homme était en réalité un passionné. Chez lui, bien sûr, rien d’exubérant, mais un feu intérieur qu’au-delà du calme apparent on pouvait percevoir à travers le regard clair de ses yeux bleus. La passion ? Il l’avait connue avec Myrta, rencontrée après un premier divorce et dont la disparition prématurée fut, je crois, la grande épreuve de sa vie. Après ce drame a¡ectif il avait retrouvé la paix grâce notamment à la présence de ses deux fils : Gabriel, l’aîné, qui en 1958 l’avait rejoint à la librairie et avec qui il formera pendant près de quarante ans un binôme lié comme les doigts de la main ; et Alain, chirurgien à SaintMalo, musicien amateur et romancier à ses heures, qu’il visitait régulièrement lors d’escapades dominicales. Il eut aussi le bonheur d’être choyé par ses belles-filles, Catherine et Françoise - deux sœurs ayant épousé les deux frères - toutes deux gaies et dynamiques et qui s’attachèrent à délivrer ce désormais célibataire des tracas du quotidien tout en apportant à sa vie la touche d’originalité et de fantaisie qu’il aimait au fond et qui, sans elles, lui aurait manqué. Cette sérénité acquise lui permit de se livrer corps et âme et sans entrave à sa passion première, ancrée en lui de longue date, celle des beaux livres… Il avait débuté sa vie de libraire en 1920, à l’âge de quatorze ans. Pourquoi si tôt ? Je ne l’ai jamais bien su : il n’aimait guère parler d’un passé qui n’avait sans doute pas été sans heurts. Les scolarités écourtées n’étaient de toutes façons pas si rares à cette époque, surtout lorsqu’on se destinait à ces métiers auxquels on se formait « sur le tas ». Il rejoignit donc cette année-là son père Émile qui venait d’inaugurer sa nouvelle boutique au 18 de la rue Bonaparte. Né en 1882, ce premier Émile avait débuté comme commis à la Librairie Dorbon avant de s’installer à son compte en 1906, d’abord avec son confrère Apt au 6 rue de Miromesnil, puis deux ans plus tard et seul cette fois, au 28 de la rue Jacob, dans ce petit coin du 6e arrondissement de Paris que père et fils ne quitteront plus. La Librairie E. Rossignol était née. Elle mènera dès lors son petit bonhomme de chemin publiant un à trois catalogues par an, brochures modestes à l’origine dans lesquelles les livres d’occasion voisinaient avec les éditions anciennes. En 1923, elle se dote d’un logo, dessiné par un ami, le fameux artiste belge Martin Van Maele, logo qui reste aujourd’hui encore l’emblème de la librairie. Passée la crise des années 30, voici venir les vicissitudes de la guerre et de l’occupation. En 1942, l’immeuble appartenant au consulat de Tchécoslovaquie dont la Librairie occupe le rez-de-chaussée est réquisitionné par les autorités allemandes. Contraints de déménager, les Rossignol s’installent dans la même rue, un peu plus bas, au numéro 8, dans l’ancien atelier du relieur Henri Blanchetière. La librairie y restera jusqu’en 2007.
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