BIBLIOTHEQUE EMILE ROSSIGNOL

6 Émile, le fondateur, s’éteint en 1950. Jean assume désormais seul la direction de l’affaire et, par un curieux mimétisme ou plus simplement par désir de continuité, choisit de ne conserver que son troisième prénom, celui- de son père. Pour tous, il sera désormais lui-même Émile Rossignol. Amoureux du livre sous toutes ses formes, lecteur infatigable, armé d’une solide érudition d’autodidacte et surtout d’un œil et d’un jugement sans failles, il donne en quelques années à la Librairie Rossignol une nouvelle envergure. A sa manière, toute en discrétion, il prend bientôt place parmi les « grands libraires » de la capitale aux côtés de Lucien Scheler, Georges Heilbrun, Pierre Berès, Maurice Chamonal, Paul et Armand Lardanchet… Contrairement à nombre de ses confrères, il circule peu. Quelques voyages en Angleterre où réside Myrta - et qui cesseront après elle – sont un temps l’occasion de tournées chez Maggs, Quaritch, Davies, d’où il ramène régulièrement quelques perles. Et puis, chaque semaine, il rend visite à ses amis Scheler et Heilbrun et fait son choix parmi leurs plus belles trouvailles. Si eux choisissent souvent de tourner, lui préfère garder, et enrichir ainsi un stock dont la diversité et la qualité lui acquièrent bientôt une réputation internationale. L’époque s’y prête. Les trente glorieuses battent leur plein et, en cette fin des années cinquante, l’activité est soutenue, les livres circulent et leurs prix sont encore sans commune mesure avec ce qu’ils deviendront par la suite. Comme par magie et bien que pas une fois il n’ait participé en personne à une vente publique, nombre d’entre eux finissent par aboutir chez lui, souvent par l’intermédiaire de courtiers, alors nombreux, tels que le fantasque Jacques Loyau. L’arrivée de mon père Gabriel, après ses études d’histoire, contribue bientôt à ouvrir l’activité sur l’extérieur. Alors que des contacts professionnels et amicaux se nouent avec les libraires de la nouvelle génération, en particulier Bernard Clavreuil et Pierre Meaudre, Émile, de son côté, reste plus que jamais le gardien du temple. Et cela lui convient parfaitement. Casanier par nature, c’est dans sa librairie qu’il se plaît. Pendant que mon père court les ventes et les adresses, il rédige à la main, sur un bristol au format immuable et de sa minuscule écriture vive et appliquée, des fiches à l’enthousiasme communicatif et reçoit les clients, faisant salon avec les habitués. Aujourd’hui encore, certains de ces visiteurs d’alors se rappellent cet homme à la silhouette svelte, aux manières courtoises et élégantes, à la gentillesse naturelle, qui les accueillait avec une sincère affabilité, toujours revêtu de cette fameuse et quelque peu anachronique blouse blanche qu’il n’abandonnera que sur le tard. Pour le reste, la vie s’écoule, heureuse, rythmée par des repas pris quotidiennement, midi et soir, au même restaurant où il a sa table attitrée, d’abord chez Maître Paul, non loin du Théâtre de l’Odéon - et, clin d’œil du destin, presqu’en face de l’actuelle Librairie - puis au Tiburce, rue du Dragon, chez la parfaite Mme Lavigne. Le soir, rentré tôt dans son studio à l’angle du Boulevard Raspail et de la rue de Varenne, il lit et écoute de la musique. Les années passent. En 1987, le duo des Rossignol devient trio avec mon arrivée à la Librairie, après un passage par le journalisme. Pendant près de dix ans, trois générations vont cohabiter en bonne entente au 8 rue Bonaparte pour le plus grand plaisir des nombreux habitués que cette réunion sympathique et rare amuse et charme. Émile nous quitte à l’été 1996. Trente ans déjà… Agé de 90 ans et atteint de troubles de la vue, il aura continué jusqu’au bout de venir tous les après-midi à la boutique, parcourant livres et catalogues à l’aide d’une grosse loupe de bureau, commentant les ventes passées et à venir avec l’enthousiasme d’un jeune homme et une qualité de jugement restée intacte. La Librairie Rossignol poursuivra sa route après lui avec mon père et moi, mais c’est une autre histoire… Parvenu au terme de cette évocation, je réalise l’avoir consacrée beaucoup plus à la personne de mon grand-père qu’à ses livres. Mais je devais bien cela à la mémoire de celui qui m’a si chaleureusement accueilli à mes débuts et permis d’exercer le métier passionnant qui est le nôtre. Ce faisant, je souhaitais aussi écrire au nom de tous ses petits, arrière-petits, arrière-arrière-petits-enfants…

RkJQdWJsaXNoZXIy NjUxNw==