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Livres ET MANUSCRITS — 9 & 10 MAI 2011. Paris 120

268

Antoine de SAINT-EXUPERY

Scénario inédit de flm

« Huit heures à vivre… ce n’est pas un crime ! »

Sans titre, vers 1940. 12 ff. in-4 et 1 f. in-12. Papier fin. Ecriture ronde assez lisible, bien horizontale. Peu de ratures. Traces de pliures en quatre, qq. rousseurs.

Pour une datation et un historique du cinéma de Saint-Exupéry, cf. lot suivant (269). Ce scénario est à rapprocher du scénario pré-senté sous le lot 269 : l’action se passait égale-ment sur un bateau, ici rejoignant Lisbonne, et on rencontre à son bord une exploratrice amou-reuse suicidaire malade de la peste, son amant malade également, des terroristes auteurs d’un attentat, la peste à bord… Et Felicio, terro-riste arrêté par la police du pays et refusant de livrer ses complices en fuites.

La scène commence par l’arrivée de l’explora-trice. Les terroristes veulent aller à terre avant que Luciano parle. Un navire approche du port  : « Nous buvons à votre retour, à vos fian-çailles, mademoiselle. » A la conversation, on comprend qu’il est urgent pour eux de descen-dre dès le prochain arrêt. Ils lisent le dernier radio : « On a arrêté Felicio au moment où il se préparait à disparaître. Il refuse de faire connaître les noms de ceux qui ont organisé l’attentat terroriste du 9 septembre mais on espère que d’ici demain soir il aura parlé. » – Il n’y a aucun homme dont on ne pourrait obtenir le silence. Mais il faudrait l’avoir sous la main. Rire sauvage. – Et à quelle heure ar-rivons-nous ? – A minuit. – Et à quelle heure débarquons-nous ? – A sept heures du matin. – Il faut débarquer à minuit dix même si c’est à la nage. Avant six heures nous aurons un ra-dio… – C’est une question de minutes. Felicio parlera. Hein docteur ? – Oui… – On pourrait détruire le poste radio… – Ca ne servira à rien qu’à nous priver de nouvelles : ce sont les escales qui seront d’abord averties. »

L’exploratrice craint de perdre son amant et lui apprend qu’elle a la peste ; elle se suicide . « Après le dîner : – Alors vous aller me quit-ter ? – Mon Dieu vous savez, en voyage, comme ça… ce sera un beau souvenir. Très beau. (il fume) mais vraiment je ne peux pas vous pro-mettre de vous revoir beaucoup. – Docteur, j’ai peur, ne m’abandonnez pas. – Peur pour ? Ah la la… – Oh oui, bien sûr, tant qu’on n’est pas malade on lutte. – Vous vous sentez malade ? – Oui… – Ce n’est pas fort, pour une explora-trice d’avoir le mal de mer. – Ce n’est pas le mal de mer. – C’est le mal d’amour. – Vous êtes cruel. Nos destinées nous séparent. – Peut-être pas… – Vous savez… je suis arrivée au bateau dix minutes avant le départ. Je venais

de traverser à cheval le le Cayor en voiture.

Nom de Dieu ! – J’ai dormi là dans un vil-lage en attendant qu’on me trouve un répare. Dans la [case] de ce noir. Et le lendemain ce noir était mort. – Ah. – De la peste. De cette drôle de maladie. – J’ai compris qu’il y en avait beaucoup, beaucoup qui mouraient ainsi. Je n’ai pas osé en parler en arrivant à Dakar, on ne m’aurait pas laissé embarquer. – Ah… – Maintenant je sais ce que j’ai : j’ai la peste j’ai la peste. – Ah… – Et ça a l’air d’une maladie contagieuse elle me dit que les noirs mouraient. – Et tu as peur. – Pas de la mala-die. Tu as vu ça… (il montre ses épaules)… de la quarantaine oui. Pas de la maladie, j’en ai vu d’autres, oui j’en ai vu d’autres. – Mais si on nous immobilise dans un port et seu-lement quarante huit heures, Luciano aura parlé. Eh, toubib, regardez donc ce qu’elle a ? – Elle ne voudra pas me voir, il y a le toubib du bateau. – On va savoir quand même. »

Elle est condamnée et ils le savent : « Le toubib revient. – C’est bien ça. Ca ne sert à rien que je la soigne. Ca n’aidera rien. Elle sera morte demain matin. On ne pourra pas empêcher l’autre de savoir de quoi. – On ne pourra pas. – Il ne faut pas qu’elle meure sur le navire. – Il ne faut pas… – Huit heures à vivre… ce n’est pas un crime ! A minuit chez le comman dant : – Et alors ? – A cet instant je l’ai vu enjamber la passerelle, et j’ai crié mais c’étai trop tard. – Mais bon Dieu quelle raison avait-elle ? Quelle raison bon Dieu ! – Le doc-teur Feroux est loyal, monsieur, il peut vous l dire.- Commandant vous savez que mademoi-selle X était ma maîtresse. Je serai franc. Je ne pouvais prévoir un tel dénouement mais j’accepte une part de cette responsabilité morale, je lui ai annoncé ce soir… annoncé que j’allais rompre. Et quand le docteur noir a dit qu’elle lui avait semblé fébrile malade, je préfère vous dire pourquoi : je lui avais dit que j’allais rompre. »

Passage de la plus grande importance sur le suicide de la femme et de la culpabilité de l’amant qui veut mettre fin à ses jours : le suicide comme devoir. « N’est-ce pas, doc-teur ?, le suicide est une lâcheté. Un suicide par une femme c’est même violent. Est-il responsable de cette mort ? Non bien sûr ! Il n’est responsable de rien. Le suicide ne se comprend… que… que par exemple s’il sauve des compagnons. Alors oui. Que s’il défend une cause. Alors il est même non seulement excusable, mais je dirais même un devoir. N’est-ce pas messieurs ? Bien sûr… – Mais un suicide pour une miss à moitié folle ! – Je crois que j’ai compris… (le docteur est très étonné de tout cela).Un silence. On donne. – Ah. Bien. Cher ami. A vous de faire le mort. – Je… je vais fumer une cigarette. – A tout de suite n’est-ce pas. – Bien sûr. – Dites donc entre amis. Ce n’est pas sérieux ça, il est

d’une sensibilité de jeune fille. Cet accident l’a bouleversé. Il me le répétait tout à l’heure encore : « En plus j’aimais cette femme. J’ai été fou… alors ça le frappe ? – Vous avez tous été bien imprudents de le laisser sortir. Avec cette hantise on ne sait jamais… Je crains un malheur (il regarde sa montre). – Docteur j’ai le pressentiment d’un grand malheur. (il ren-tre). – Non non. On ne se suicide pas comme cela. – Je… non. Silence glacial. Rex, j’ai à parler. – Vous permettez docteur ? Ils sortent. – Alors ? Ils s’en vont le long du bastingage.

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