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Livres ET MANUSCRITS — 9 & 10 MAI 2011. Paris 122

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Antoine de SAINT-EXUPERY

Scénario inédit de flm

« Il nous faudra peut être beaucoup tuer pour vivre… »

Sans titre, vers 1940. 25 ff. in-4. papier fin, non ff. Ecriture ronde assez lisible, bien horizon-tale. Peu de ratures.

Synopsis . La trame est à rapprocher des scéna-rios Igor et Sonia  : l’action se passe aussi sur un bateau, et comme dans Sonia, la peste rode sur le bateau. Le départ a lieu de Rio de Janeiro pour Lisbonne via Dakar. L’ambiance est celle d’un flm noir hollywoodien, les acteurs auraient pu être Lauren Bacall et Humprey Bogart… Cinq gangsters ou terroristes doivent fuir le Brésil pour rejoindre l’Europe. Ils ont essayé de liquider un complice qui risquait de parler, Luis, et qui voulait passer par le Chili. Luis est à Rio à l’hôpital, entre la vie est la mort, mais ils l’igno-rent. Ils embarquent sur un paquebot en même temps qu’une belle aventurière, malade de la peste. La maladie ne doit pas se savoir : leur fuite en serait compromise. Un des gangsters tombe amoureux de l’aventurière qui, se sachant atteinte de la peste, se suicide sous les yeux des joueurs de bridge. Le Bateau atteint Lisbonne avec à son bord 1500 émigrés, dont beaucoup de malade, les cinq terroristes vont profter du désarroi et de la panique du gouverneur pour s’enfuir du bateau…

L’auteur du Petit Prince développe ici une thématique de violence, créé de personnages glauques, une ambiance de bas-fond : « Cinq terroristes vont s’embarquer pour l’Espagne à Rio de Janeiro. Un d’entre eux refuse et décide de fuir par le Chili. Ils le savent lâche. Si tu te fais prendre avant notre arrivée la femme nous vendra.’ On voit son bras mais deux coups de revolver et ce bras est arrêté dans son élan. ‘S’ils parlent avant notre arrivée nous sommes foutus ’. » La poésie n’en sort pas moins grandie, comme exhalée de ce monde clos du bateau, cette société en réduction où le fléau de la peste devient rédempteur du mal. Les gangsters fuient la justice des hommes pour aller vers leur destin : La Peste, qui prend les traits d’une magnifique vamp, qui a elle-même fuit l’Afrique noir profonde et ses sorciers aux rites de morts effrayants.

Datation . Le bateau arrivant à Lisbonne, on peut rapprocher l’épisode d’un passage de la

Lettre à un Otage , qui date de 1940, prendre cette date comme post quem (« Je les retrou-vais sur le paquebot, mes réfugiés. Ce paque-bot répandait, lui aussi une légère angoisse. Ce paquebot transbordait, d’un continent à l’autre, ces plantes sans racines […] De même que Lisbonne jouait au bonheur, ils jouaient à croire qu’ils allaient bientôt revenir », Pléiade, II, p. 90-91).

Saint-Exupéry et le cinéma. Bien qu’on sache que Saint-Exupéry n’appréciait guère le cinéma — ou alors en projet, en scénario : la trop évidente réalité de l’image dénaturait l’ima-ginaire du lecteur —, on lui connaît environ 8 scénarios, la plupart tapuscrits. Celui-ci est manuscrit et inédit. Outre Vol de nuit (1934, réalisation Clarence Brown) et Courrier Sud (1937, scénario de Saint-Exupéry) qui sont deux adaptations de romans publiés, Anne Marie est le seul scénario original (1935, film de Raymond Bernard). On sait qu’en dehors de deux autres non réalisés, Igor et Sonia (1940 ?), Saint-Exupéry en a rédigé d’autres. Celui que nous présentons, inédit, est l’un d’eux.

La vision cinématographique de Saint-Exupéry enfant sera encore exacerbée par son métier de pilote, qui lui donne encore plus l’envie de traduire les paysages et le monde en une nou-velle dimension : la vision neuve d’un monde contemplé d’en haut. Le cinéma offrait aux spectateurs cette perception immédiate des distances, de la nuit, des éléments. La violence des effets visuels mettait à la portée d’un pu-blic plus nombreux ce que les romans avaient tenté de saisir.

« Au bateau on les attend. Mouvement des trois visages dispersés parmi la foule. Attente. Au troisième coup de sirène il arrive seul et monte. Premiers conciliabules explicatifs : on se retrouve dans un coin discret du navire. – J’ai vu Luis. – Il nous faudra peut-être tuer beaucoup pour vivre . »

Dans le salon de danse l’aventurière et l’un des terroristes :

« - J’ai bien réfléchi, miss, je ne descends pas à Dakar. – Ah non ? – Ce n’est pas la peine. Si c’était très nécessaire je ne dis pas, mais c’est petit, Dakar, très petit, moi je n’aime que les très grandes villes, où il y a beaucoup de gens qui me ressemblent. – Oh, original ! Eh oui. On annonce une soirée dansante et elle est avec un des terroristes, début d’une aventure amoureuse : – En l’honneur de l’exploratrice fameuse qui nous arrive de Gambie, on dan-sera ce soir.

Dîner. Elle est à côté du plus beau des cinq. – Vous me plaisez. Vous avez une tête d’aven-turière. Je n’aime pas beaucoup les notaires Depuis deux ans je ne vis qu’avec les sauva-ges…

Ils se regardent. Fin du dîner : ils échangent leurs verres.

– Voulez-vous que je vous dise quelque chose ? – Dites. – Un homme blanc… c’est beau. Sourires entendus ».

L’aventurière et le gangster se font des confi-dences :

«  - Et alors ? Votre plus terrible souvenir d’aventure ? – Je ne peux pas vous le dire (sourire). – Il y a longtemps ? – Non. – Deux

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