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« Previous Page Table of Contents Next Page »Livres ET MANUSCRITS — 9 & 10 MAI 2011. Paris 124
ans ? – Non. Deux mois ? – Non. – Deux jours ? – Même pas. – Alors ? – C’est aujourd’hui… Il jette sa cigarette. – Ah ? Un silence. – J’aime assez cela. Eh bien confidence pour confiden-ce, moi c’est avant hier. – Ah… Il la regarde. – Vous savez j’ai rallié Dakar avec une vieille Ford prête pour le départ du bateau. Eh bien figurez-vous, deux jours avant je suis tombée en panne dans le Cayor. Oui bêtement. J’ai cassé une soupape. Eh bien pendant que mon mécanicien réparait ça, moi je suis partie à cheval…Ca me dégoûtait. J’ai loué un cheval et pour deux jours je suis partie vers l’intérieur toute seule, chez les noirs. J’ai fait évacuer une tente pour dormir. Tout me paraissait mystérieux. […] Tandis qu’en flou passent les images faites d’ombres et de lumiè-res. Accélération de torches. Chants. – Pour la première fois de ma vie j’ai eu peur. Alors je me suis levée … J’ai suivi les hommes : ils portaient des corps. Nous sommes allés dans la forêt et là dans une grande fosse, j’ai vu jeter les corps et sur les toits des maisons et sur les maisons des corps. Et puis on a brûlé tout ça… Et je suis rentrée et j’ai dormi. Lorsque je me suis réveillée tout était calme. J’ai fait venir le chef pour lui demander. Il m’a répondu obstinément : « Toi a rêvé… Rien cette nuit… Rien…». Mais je connais les noirs. Ils crèvent de peur devant les médecins européens. Ils cachent leurs épidémies jalou-sement. Et moi je sais : c’était la peste. Quand j’ai repris mon cheval pour partir j’ai voulu faire venir les propriétaires de la terre pour leur faire un cadeau. Tu sais qu’ils aiment les cadeaux. Je n’ai jamais pu les [voir ?]. – Par-tis, partis, grand voyage… – Ils étaient morts. – Alors voilà. J’ai peut-être la peste. Elle rit nerveusement. Il rit. Elle : – J’aime le jeu. Lui : – Moi aussi. Elle mouille son mouchoir . » Mais il est trop tard : tout est joué. Les gangs-ters, un docteur, la belle exploratrice et la haute société jouent ensemble au bridge :
« – Et alors ? – Alors si tout va bien dans qua-rante huit heures nous sommes à quai à Ma-laga. Un cœur. – Deux trèfles. – Vous n’êtes pas au jeu miss Heliott… – Oh… (elle rit et tous-se). – Deux trèfles. – Vous avez la fièvre miss Heliott. – Oh non docteur… un peu… ce n’est rien. – Vous devriez aller vous coucher, j’irai vous voir. – Non, non… je vais m’allonger un peu docteur. » – Dites-nous docteur vous avez dû en voir des épidémies dans votre carrière coloniale ? – Oh ça oui… – Sales souvenirs, hein ? – Oui, sales souvenirs… – Quoi par exemple ? – La fièvre jaune. – Et puis ? – Le cholera, mais une fois. – Et puis ? – La peste. Geste des mains : – Voilà. L’autre sifflote – Hu Hu. – Oui c’est une sale maladie. … la peste pulmonaire. Et ça va vite. On tousse, on crache le sang, on crève. Geste : – Voilà. – Hu. Hu… – Et j’en fait le diagnostique. Oh ça oui… – Dites moi si on jouait, j’ai rendez-
vous dans dix minutes, miss Heliott m’attend. Elle a un accès de paludisme. Et puis ça porte la poisse de parler de tout ça. Quand vous aurez comme moi vécu trois fois sur un rafiot en quarantaine… Geste : – Voilà… » Alors que sur le bateau les émigrés chantent la nostalgie du pays, la belle aventurière se suicide :
« – Parce qu’elle a une crise de paludisme elle parlait de se suicider. – Oh vous savez il faut faire attention. Ca peut arriver. Une femme ça peut un instant la rendre folle. – Je vous joue un second whisky ? (il s’éponge) – J’ai dix minutes. – Servez. Pendant ce temps elle marche doucement vers le fond du navire, enjambe les cordages. Il fait chaud. L’un va vers la porte, l’autre regarde. – Tenez docteur. – Regardez-la… elle va vers l’arrière. Elle y passe ainsi des heures, toute seule…Elle ne devrait pas, dans son état. – Elle ne devrait pas. Ils reviennent, jouent en silence. Tic-tac pendule de plus en plus fort. – Vous avez en-core gagné. – Bon Dieu ! – J’ai une maîtresse qui ne me trompera jamais. – Veinard ! – Un autre whisky ? – Non. – Moi oui… whisky ? (il regarde sa montre). On voit les hommes cachés et la femme qui avance toute seule, peu à peu d’en dessus, les vêtements flottants. On voit son visage étonné et une légère… angoisse, commencement de grimace puis… Le docteur : – Et voilà. J’ai encore gagné. Il rit. Et maintenant. Cri de sirène. – Quoi ? On vient devant la porte. – Une femme à la mer ! Poste de commandement. – Stop ! Manœuvre aux turbines – Arrêt. – Branchez les phares… Fondu. Dans la cabine du commandant. – Non je n’ai rien vu… – Bon ça va. Le matelot sort. – Alors c’est vous qui avez donné l’alarme ? – Oui commandant. J’allais fumer à l’arrière quand une femme est venue s’accouder. Puis elle s’est assise sur la rambarde. J’ai pensé : ça c’est dangereux. Puis j’ai allumé ma ciga-rette. Quand j’ai levé les yeux elle se laissait glisser. Je n’ai rien pu faire. »
Nous retrouvons Luis toujours à l’hôpital, le fuyard agonisant n’est plus qu’une bouche dans sa tête recouverte de pansement, pour l’inspec-teur qui attend qu¹il donne ses complices : « Rio. Des médecins autour d’un lit. Grosses lèvres. Tête bandée sans yeux. La bouche paraît énorme. – Croyez-vous qu’il pourra parler ? – Bientôt oui. – Mais maintenant, chaque minute perdue, docteur, c’est… – Vous comprenez bien monsieur l’inspecteur que cet homme est un blessé. Je ne connais que ça. Criminel ou non je m’en fous. J’ai une vie à sauver. – Mais tout de même, si, sans danger. – Deux minutes, je vous donne deux minutes. Pas une de plus, débrouillez-vous. – L’huile camphrée. Jeu des grosses lèvres et des yeux de l’inspecteur. – Tes compagnons… alors tes compagnons… les lèvres plus grosses essaient de parler… » Saint-Exupéry pensait-il déjà au fond sonore
quand il indique les chants des Espagnols de retour chez eux ?
« Chants nostalgiques des émigrés : « – nous allons revoir…» Le commandant : - Nous débarquons demain. Vous savez que nous avons coutume de donner une petite fête pour les vents de la mer. Après ce pénible accident il ne s’agit pas de danser. Mais nous allons faire monter des comédiens ambulants … Ils joueront pour nous - n’est-ce pas ? Nous ne danserons pas mais nous effacerons cette triste impression. Bien triste. »
60 000 — 80 000 €
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