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138. [MATISSE (Henri)] - MONTHERLANT (Henri de).
Pasiphaé chant de Minos (les crétois).
[Paris]
: Martin Fabiani,
[1944]. — In-4, 325x250 : (2 ff. blancs), 121 pp., (5 ff. 2 derniers blancs), couverture illustrée.
En feuilles, couverture rempliée, chemise et étui de l’éditeur.
6000 / 8000€
Duthuit,
Matisse, catalogue des ouvrages illustrés
, n° 10.
Ouvrage très recherché, le second illustré par Henri MATISSE (1869-1954) après les
Poésies
de Mallarmé en 1936, et le premier de
ses chefs-d’œuvre. Il comprend une couverture en linogravure bleu et blanc et 147 gravures à la gouge, dont 18 à pleine page en noir
et blanc, 39 bandeaux dont 26 en noir et blanc et 13 en rouge et blanc, 6 culs-de-lampe et 84 lettrines en rouge.
Matisse est le mieux placé pour parler de son livre, c’est ainsi qu’il en parle dans
Comment j’ai fait mes livres
: «Mon second livre :
Pasiphaé
, de Montherlant. Gravures sur lino. Un simple trait sur fond absolument noir. Un simple trait, aucune hachure. Là, le
problème est le même que pour le «Mallarmé », mais les deux éléments sont renversés. Comment équilibrer la page noire du hors-
texte avec la page relativement blanche de la typographie ? En composant, par l’arabesque de mon dessin, mais aussi en rapprochant
la page gravure de la page texte qui se font face de façon qu’elles fassent bloc. Ainsi la partie gravée et la partie imprimée portent en
même temps sur l’œil du spectateur. Une grande marge circulaire, comprenant les deux pages, les masse tout à fait. À ce point de la
composition j’ai eu la vision nette du caractère un peu sinistre du livre noir et blanc. Pourtant un livre est généralement ainsi. Mais
dans le cas présent la grande page presque entièrement noire m’a semblée un peu funèbre. Alors, j’ai pensé aux lettrines rouges. La
recherche m’a demandé assez de travail, car, débutant par des lettrines pittoresques, fantaisistes, invention de peintre, j’ai dû me
ranger à une conception de caractère plus sévère et classique, en accord avec les éléments déjà posés — de typographie et de gravure.
Donc : Noir, Blanc, Rouge. — Pas mal… Maintenant la couverture. Un bleu m’est venu à l’esprit, un bleu primaire, un bleu toile,
mais portant une gravure au trait blanc. Comme cette couverture devait rester dans l’emboîtage ou bien dans une reliure, j’ai dû lui
garder son caractère « papier ». J’ai allégé le bleu, sans le faire moins bleu, mais par une sorte de trame — venue de celle du lino. Un
essai, à mon insu, a été fait où le papier très imprégné de bleu paraissait être du cuir. Je l’ai repoussé aussitôt parce qu’il avait perdu
le caractère « papier » que je lui voulais. Ce livre, à cause des nombreuses difficultés de l’architecture, m’a pris dix mois de travail à
pleines journées et souvent la nuit. »
Montherlant fut ravi du résultat, et fit part de sa satisfaction à Matisse dans une lettre écrite juste après avoir vu la maquette de
l’ouvrage : « Ce que j’ai vu a dépassé encore ce que j’attendais. Tous ces blancs sur fond de nuit cosmique ont bien l’air même de
l’éternité ; et le rouge, deçà delà, qui est en Chine la couleur de la puissance et du bonheur. (…) Tout cela est grandiose, et il faudrait
que cela fût exposé quelque part et que ce ne fussent pas les seuls bibliophiles qui en eussent le profit. (…) J’ai admiré jusqu’à
merveille votre mise au point des plus infimes détails : les lettrines toutes différentes, les bandeaux et doubles bandeaux très bien, et
toute la justification qui est excellente. (…) Je suis comblé et ravi. Votre œuvre sur
Pasiphaé
plonge au fond des âges pour y rejoindre
ma conception faustéennne de cette pièce ; cela est plein de vigueur, de jeunesse et d’éternité. J’écris à Fabiani pour lui dire comme
je suis content » (lettre de Montherlant à Matisse, 27 septembre 1943, rapportée par Duthuit, p. 55).
Le tirage de l’édition a été limité à 250 exemplaires signés par l’artiste. Celui-ci est l’un des 220 sur vélin d’Arches filigrané au nom
de l’éditeur et plus précisément l’un des 200 sur ce papier numérotés en chiffres arabes.
Exemplaire parfaitement conservé malgré quelques minimes rousseurs. Légères usures à l’étui et rousseurs au dos de la chemise.




