ADER. Paris. Femmes de lettres et manuscrits autographes - page 119

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M
ADAME
DE
S
ÉVIGNÉ
,
SES
AMIES
ET
SA
FAMILLE
(voir aussi Sainte Jeanne de Chantal, n° 99)
191.
Marie de R
ABUTIN
-C
HANTAL
, marquise de SÉVIGNÉ
(1626-1696) la grande épistolière.
Lettre autographe, Paris 3 avril [1686, au Président de M
OULCEAU
] ; 11 pages in-4.
25 000/30 000
T
RÈS
BELLE
ET
LONGUE
LETTRE
DE
ONZE
PAGES
À
SON
AMI
LE
P
RÉSIDENT
DE
M
OULCEAU
, président de la Chambre des Comptes de
Montpellier. La marquise y parle du marquis de V
ARDES
, le confident des amours de Louise de La Vallière, de son ami C
ORBINELLI
,
du père B
OURDALOUE
, qui était allé prêcher à Montpellier à la demande de Madame de Maintenon pour ramener les protestants
égarés, et pour lequel elle dit toute son admiration ; elle fait aussi une
VÉRITABLE
GAZETTE
DES
NOUVELLES
DU
JOUR
: nominations
d’évêques et de magistrats, brillant carrousel à Versailles, mariages…
« Il y a dix jours Monsieur que ma belle et triomphante santé est attaquée, un peu de colique composée de bille, de nefretique,
de miseres humaines, enfin des attaques, quoy que legeres, qui font penser que lon est mortelle, cest ce qui ma ocupée asses
serieusement, pour me faire une violente distraction, et mempescher de songer à vous repondre. Cest tout ce que je puis dire
pour vous donner une grande opinion de cette incomodité, car la pensée de vous repondre estoit asses forte pour ne pouvoir estre
surmontée que par quelque chose de considerable. Par bonheur Mr de V
ARDES
ma rendu nostre amy [C
ORBINELLI
] dans ce mesme
temps, desorte que sa philosophie desja toute preparée pour les douleurs de Mr de Vardes, na pas fait le moindre effort, pour me
persuader que les miennes nestoient pas dignes docuper mon ame, et en effet en peu de jours je me trouve en estat de prescher les
autres, et je reprens doucement le fil de mon Caresme interompu seulement par quelques bouillons. Je nay point douté Monsieur
que vostre presence, et vostre conversation, ne vous rendisse de bien meilleurs offices aupres de Mr de
LA
T
ROUSSE
[commandant
les troupes en Languedoc] que tout ce que je pouvois écrire. Pour le pere B
OURDALOU
, ce seroit mauvais signe pour Monpellier sil
ny estoit pas admiré apres lavoir esté à la Cour, et à Paris, dune maniere sy sincere et sy vraye. Je comprens que ces endroits cousus
par le sujet des nouveaux freres, à la beauté ordinaire de ses sermons y fait une augmantation considerable, cest par ces sortes
dendroits tout plains de zele, et deloquence quil enleve et quil transporte, il ma souvent osté la respiration par lextreme attention
avec laquelle on est pandue, à la force, et à la justesse de ses discours, et je ne respirois que quand il luy plaisoit de les finir, pour
en recomancer un autre de la mesme beauté. Enfin Monsieur je suis assurée que vous saves ce que je veux dire, et que vous estes
aussy charmé de lesprit, de la bonté, de lagreement, et de la facilité du pere Bourdalou dans la vie civile et commune, que charmé
et enchanté de ses sermons. Je croy que vous scaures bien vous demesler de lembaras de cette grande feste [Pâques], qui pouroit
causer tant de sacrileges, sy par une adresse, et une habileté cretienne, et politique, vous ne prenies dautres chemins que ceux de
la violence. Mr labé de Q
UINCÉ
nomé à levesché de Poitiers na pas cru sa poitrine asses bonne pour saquitter de ses devoirs, de la
maniere quil le voudroit, et a remis cet evesché au Roy. Cette action est belle, et rare, elle a esté fort louée. S. M. a mis à sa place
Mr de Treguier [François-Ignace de Baglion de S
AILLANT
, évêque de Tréguier] de nostre basse Bretagne deputé icy de la province,
tres st prelat, autrefois le père de S
AILLANT
de l’Oratoire, qui tres canoniquement sest consacré au depens de sa poitrine fort large,
à toutes les fatigues pastorales.
Mr de H
ARLAY
et Mr de Beson [B
EZONS
] ont remply les deux places vides du Conseil, et Mr de Larenie [L
A
R
EYNIE
] et Mr B
IGNON
sont devenus ordinaires, ceux qui pouroient en avoir du chagrin seront consolés, alors quon y pensera le moins, par la mort de
quelque vieux doyen. Vous saves quil y a un Carousel, où trente dames et trente seigneurs, auront le plaisir de divertir la Cour à
leurs depens. Le pauvre P
OLIGNAC
prest à epouser Mlle de R
AMBURES
a trouvé sur la proposition destre menin, que S. M. n’avoit
pas encore pardonné à M
e
sa mere [la vicomtesse de P
OLIGNAC
avait été compromise dans l’affaire des Poisons], et le mariage a esté
rompu dune maniere desagreable. Mlle de Rambures en a paru affligée, il faut esperer quil sera plus heureux à la troisiesme. Mr
Danjo [D
ANGEAU
] jouit à longs trais du plesir davoir epousé la plus belle, la plus jolie, la plus jeune, la plus délicate, et la plus
nimphe, de la Cour [Sophie-Marie de L
OEWENSTEIN
],
O trop heureux, davoir une sy belle femme,
il en faut croire M
OLIERE
. Lendroit sensible estoit de jouir, du nom de B
AVIERE
, destre cousin de M
e
la D
AUPHINE
, de porter tous
les deuils de l’Europe par parenté, enfin rien ne manquoit à la supresme beauté de cette circonstance, mais come on ne peut pas
estre entierement heureux en ce monde, Dieu a permis que M
e
la Dauphine ayant sceu que cette jolie personne avoit signé partout
Sophie de Baviere, sest transportée dune telle colere que le roy fut trois fois chez elle pour lapaiser, craignant pour sa grocesse,
enfin tout a esté effacé, rayé, biffé, Mr de Strasbourg [Guillaume-Egon, prince de F
URSTENBERG
, oncle de la mariée] ayant demandé
pardon, et avoué que sa niece est dune branche égarée et separée depuis longtemps, et rabaissée par de mauvaises aliances, qui
na jamais esté apellée que Levestin. Cest à ce prix qu’on a finy cette brillante et ridicule scene, et en promettant quelle ne seroist
point Baviere, ou quautrement ils ne seroient pas cousins, or vous mavoueres qua un home gonflé de cette vision, cest une chose
plaisante que dès le premier pas, retourner en arière. Vous pouves penser come les courtisans charitables sont touchés de cette
aventure. Pour moy javoue que tous ses maux qui viennent par la vanité, me font un malin plaisir. Ne me cites point, et croyes
que je suis toujours une des personnes du monde qui vous estime, et vous connoist le plus, (cest la mesme chose). Dittes nous
quelquefois de vos nouvelles, et sy vous voules assurer le pere Bourdalou de mes sincères respecs, et Mr de la Trousse de ma fidelle
amitié, vous ferez plaisir à vostre treshumble servante.
Je voulois que nostre Corbinelli mit là un mot, mais il mest glissé des mains, je ne scay où le reprendre ».
O
N
JOINT
une copie ancienne (5 pages et demie in-4).
Première publication dans les
Lettres nouvelles
de 1773 ; texte repris dans l’édition des Grands Écrivains de la France (t. VII,
1862, p. 488, n° 988), puis dans la Bibliothèque de la Pléiade (éd. R. Duchêne, t. III, p. 247, n° 934). Nous la transcrivons ici pour
la première fois d’après l’autographe.
Ancienne collection du marquis de S
AINT
-B
LANQUAT
; Noël Charavay, 1911.
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