série homogène, dont l’exécution révèle, par le format, le dispositif,
la décoration, bien plus par les signatures des copistes, les dates et
lieux de composition, un dessein méthodiquement poursuivi au cours
de plus de dix années de travail. […] il ne s’agit pas de manuscrits à
l’usage modeste de professeurs et d’étudiants en exercice, […] mais d’un
ensemble décoratif, non sans utilité certes, mais commandé par un souci
de glorieuse beauté plus que par une curiosité textuelle. Ces volumes
étaient donc destinés à rester groupés
(pp. 312-313).
La librairie royale de Naples subit par la suite les vicissitudes du temps.
En 1501, après le traité de Grenade, elle fut emportée par le dernier roi
aragonais de Naples, Frédéric, qui fut contraint de quitter son royaume
devenu annexé par le roi de France Louis XII. Exilé en France, Frédéric
s’installa avec sa cour et ses collections privées au château du Plessis-
lèz-Tours, mais fut obligé quelques années plus tard, vers 1503, de
vendre les livres de l’ancienne librairie royale. Le cardinal Georges
d’Amboise (1460-1510), conseiller de Louis XII et l’un des premiers acteurs
de la diffusion du langage de la Renaissance italienne en France, se
porta alors acquéreur des 138 volumes de la bibliothèque. Ceux-ci, venus
grossir les collections du cardinal en son château de Gaillon, ont été
répertoriés dans un inventaire du mobilier de ce prélat dressé en 1508,
dans la partie intitulée
Aultre librairie achaptée par mon dit seigneur, du
roy Frédéric
. Cet inventaire a été retranscrit par Delisle et notre manuscrit
y figure sous le n°20 :
Sanctus Thomas super Lucam, couvert de cuyr
rouge, garny de quatre fermaus d’argent doré
.
À sa mort, la bibliothèque du cardinal d’Amboise fut léguée à son petit-
neveu Georges II d’Amboise. Les livres latins restèrent au château
de Gaillon puis passèrent à la chartreuse de Bourbon-lès-Gaillon
(Aubevoye), fondée en 1571 par le cardinal Charles Ier de Bourbon-
Vendôme. La bibliothèque y resta en place jusqu’à la Révolution, époque
à laquelle elle fut dispersée : si la plupart des manuscrits furent déposés
dans des bibliothèques, trois d’entre eux — le nôtre en fit peut-être partie
— furent achetés par un certain M. Bourdin, collectionneur à Rouen, qui
les exposa en 1861.
Le manuscrit figura ensuite dans la bibliothèque de Charles Lormier
(1825-1900), collectionneur et membre fondateur de la Société des
bibliophiles normands, laquelle fut vendue aux enchères à Drouot dès
1901. Cet amateur normand possédait également deux autres volumes
des œuvres de saint Thomas d’Aquin exécutés pour la famille d’Aragon
par Venceslas Crispus, dont les commentaires sur l’Évangile de saint
Jean.
Le volume, alors en
ais de bois
et « dépouillé » de son cuir au moment
de la vente de Charles Lormier, a été de nouveau relié dans le premier
quart du XX
e
siècle par Jules Légal, relieur actif à Angers jusqu’en 1926.
Le décor de la reliure, articulé par de grands entrelacs et enroulements
dessinés à froid et par des listels de maroquin vert et rouge, s’inspire
grandement des décors de la Renaissance et des reliures réalisées
au milieu du XVI
e
siècle pour de grands bibliophiles, tels Jean Grolier et
Thomas Wotton.
Le manuscrit est incomplet du premier feuillet contenant l’incipit, très
certainement décoré d’un encadrement et d’une miniature représentant
saint Thomas d’Aquin écrivant et portant en pied les armoiries des rois
d’Aragon, ainsi que le second feuillet qui devait renfermer le début
de la préface, comme l’indique la note collée sur une garde au début
du volume :
Ce n’est pas seulement le premier feuillet qui manque ici,
mais les deux premiers. Les quelques lignes qui précèdent le chapitre I
semblent en effet appartenir à une préface
.
Minimes piqûres de vers aux vingt premiers et vingt derniers feuillets.
Traces de pliure verticale à quelques feuillets, principalement au début
du volume.
CE MAGNIFIQUE MANUSCRIT, DE PROVENANCE ROYALE, ENLUMINÉ AVEC UN
GRAND RAFFINEMENT, EST UN VÉRITABLE CHEF-D’ŒUVRE CALLIGRAPHIQUE
DE L’ÉCOLE ITALIENNE DU QUATTROCENTO.
Sa redécouverte aujourd’hui, depuis sa disparition il y a plus d’un
siècle, réveille un pan de l’histoire de la librairie royale des rois d’Aragon
de Naples et de l’école artistique napolitaine, et continue – un an
après l’exposition qui lui a été consacrée – de faire briller l’éclatante
bibliothèque humaniste du cardinal Georges d’Amboise en son château
de Gaillon, «premier rayon de soleil italien dans la France septentrionale»
(Jean Babelon).
BIBLIOGRAPHIE
Langlois,
Recherches sur les bibliothèques des archevêques et du
chapitre de Rouen
, 1853, p. 71. — Léopold Delisle,
Le Cabinet des
manuscrits de la bibliothèque impériale
, tome I, 1868, pp. 227-228 et
pp. 233-238. —
Le Cabinet historique. Moniteur des bibliothèques et des
archives
, tome I, 1882, pp. 142-146 et 158. — Mazzatinti,
La Bibliotheca dei
re d’Aragona in Napoli
, 1897, p. CXXI, n°20. — Wilhelm Rolfs,
Geschichte der
Malerei Neapels
, 1910, p. 165, note 1. — Tammaro de Marinis,
La Bibliotheca
Napoletana dei re d’Aragona
. — Jean Destrez et Marie-Dominique Chenu,
« Une collection manuscrite des œuvres complètes de St. Thomas
d’Aquin par le roi Aragonais de Naples 1480-1493» in
Archivum fratrum
praedicatorum
, vol. XXIII (1953), pp. 309-326. — Gennaro Toscano, « Le
cardinal Georges d’Amboise (1460-1510) collectionneur et bibliophile »,
in
Les cardinaux de la Renaissance et la modernité artistique
, 2009, pp.
51-88. — Calame-Levert, Hermant et Toscano (dir.),
Une Renaissance
en Normandie. Le cardinal Georges d’Amboise, bibliophile et mécène
,
catalogue de l’exposition du musée d’Évreux, 2017.
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