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Le récit final ne mentionne pas le fait que Nadja n'a pu venir le soir du samedi 9, comme
il élude le début de la rencontre du dimanche 10 jusqu’au dîner Delaborde, notamment
“
un baiser dans lequel il y a une menace plus tard”
.
En note, Breton précise également qu'il connaissait la main de fatma par l'intermédiaire
de Desnos et mentionne des lettres de la sœur et de la fille de Nadja. Lundi 11, il évoque
une conversation autour du filet sur le menu d’un restaurant : “
le «filet», (dentelle au filet),
ce que tu n’aimes pas. «Pourtant c’est joli, le filet». Le ton
”, ainsi qu’une crèmerie près de la gare
de l’Est qu'elle fréquente.
Mardi 12, Breton recopie le premier dessin de Nadja, celui du masque rectangulaire,
en ajoutant un commentaire absent du récit :
“
L’envie, car le mot désir, que tu veux mettre à la place, est équivoque
”
Il note : “
dessin déchiré parce que je ne l’ai pas pris
”. Visiblement, ici l’auteur se trompe car le
dessin original de Nadja se trouve reproduit dans la version définitive du livre.
Le carnet mentionne également le nom de l’hôtel Le Prince de Galles à Saint-Germain,
supprimé dans la réédition de 1963, et cette aveu de Nadja : “
Tu étais trop beau pour moi.
”
Le récit final occulte de même une anecdote survenue le samedi 16 quand Breton oublia trois
photographies de Man Ray à la Nouvelle France. Elles furent retrouvées peu après et rendues
par Nadja à l’écrivain. Également occultée cette rencontre au premier étage de la Rotonde près
des Galeries Lafayette :
A propos de ce qu’elle m’a dit téléph. répétit. d’une phrase : «Ne pas (oui ne pas et non : il ne
faut pas) alourdir sa pensée du poids de ses souliers (ou de ses chaussures» (C’est au moins
le sens : peut-être pas alourdir).
Elle cite une phrase qu’elle aurait lue de moi et que je n’ai pas écrite :
Clair de terre (ce qu’elle comprend le mieux de ce que j’ai écrit)
Sur «G.A.» (rencontré en ce même lieu où ns sm il y a 2 ans) : (Enfant) Vous me faites
penser au Père Noel. M’apporterez-vous au moins un sac de bonheur?
”.
Retour 7h r. de C. les airs de chevaux de bois. Elle chante les paroles. Finalité. Est-il vrai ?
(
à
propos de ces paroles, etc.)”
Précieuse relique littéraire : le journal de Breton saisit, sur le vif, les tourments
inspirés par la personnalité de Nadja. Cette dernière montre déjà les signes de la
folie qui allait conduire à son internement le 21 mars 1927.
Le manuscrit donne corps à une “figure aujourd’hui intemporelle, nimbée de toute l’aura du
rêve comme peut-être l’Aurélia de Nerval”, dont l’identité a été entourée de mystères – jusqu’à
l’édition de la Pléiade de 1988.
De même, il apporte la preuve que le projet du livre coïncidait, à quelques jours près, avec les
faits réels.
Du côté opposé du journal, Breton a retranscrit des extraits d’un autre document,
le “cahier toile cirée (janvier 1927)”.
S’agit-il du cahier d’écolier utilisé par Nadja, récemment réapparu dans la bibliothèque de
Paul Destribats (Vente Christie’s, Paris, 3 juillet 2019, n° 211) ? La note concernant le dessin
du masque rectangulaire identique à celle du cahier de Nadja reproduite dans le catalogue
semble confirmer cette hypothèse.
La première page décrit un des “derniers dessins, alors inachevés, que m’a montrés Nadja lors
de notre dernière rencontre, et qui eut dû disparaître dans la tourmente qui l’a emportée”
(
Œuvres
I, 727-735).
De la collection du professeur
Jacques Millot
(cat. 1991, nº 9).
40 000 / 50 000
€




