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Issue d’un milieu modeste dans les environs de Lille, Léona Delcourt (1902-1941) avait rejoint la
capitale vers 1923, laissant à sa famille la garde de sa petite fille de trois ans à peine. Elle y choisit
son pseudonyme, probablement inspiré par le monde du spectacle dans lequel elle évoluait par
intermittence. Des soucis matériels firent son quotidien, comme en témoigne un premier brouillon
évoquant une proposition d’engagement rue Moncey vers la fin janvier 1927. (La lettre réellement
envoyée à Breton, très proche de son brouillon, a été acquise par la bibliothèque Jacques Doucet à la
vente Breton.)
Samedi.
André,
Vous ne m’avez pas téléphoné. Vous avez certainement mieux à faire. C’est peut-être bien. Pourtant
André. J’ai une prière à vous faire. Pourriez vous m’aider encore une fois. Je n’espère rien, d’aucun
côté, sauf de vous – le peu que vous me donneriez me viendra bien à point. Peut être pourrais-je
vous rendre tout ce que vous avez fait pour moi. Croyez que c’est le besoin pressant car la date
approche qui me fait ouvrir la bouche sur ce sujet – et que la vraie Nadja en est contrite. Mais il
faut parfois marcher sur l’orgueil.
[...]
De l’autre coté
[...]
, on m’a envoyé une convocation – mais il
paraît que c’était des sortes de danseuses entraineuses pour le champagne à 20fs par soirée??
C’était trop drôle. Tellement drôle qu’on emmène celles qui se laissent prendre au piège, sans leur
dire où elles vont.. :
Si j’ai pu savoir cela, c’est à force de ruses. On me causait toujours de ce que je fais, et non de ce que
j’allais faire... Voilà la vie, pauvres petites crédules !!
On me disait, ne vous en faites pas. Vous êtes payée, habillée, logée, nourrie, et après – après – ah
vous aimez les colliers Mademoiselle ? Oui. Je ne vois pas. Il est joli votre collier.
Il pensait peut être me prendre par là la vache. A mort les vaches. A bas la police.
Nadja.
Les lettres de Nadja sont saisissantes de lucidité. “Elles éclairent encore plus vivement que le texte ce
que Breton a représenté pour la jeune femme et l’évolution de leurs rapports, en même temps qu’elles
révèlent la clairvoyance de Nadja sur ce que sera son destin, lui donnant une résonance pathétique.
La lucidité au cœur du déchirement passionnel, la conscience de ce qui va inéluctablement advenir
l’emportent, jusque dans les harmoniques des dissonances” (Marguerite Bonnet, in Breton.
Œuvres
I,
p. 1511.)
De quelle humeur avez-vous tracé le mot douteux mon cher hypnotiseur. J’en reste interdite mais
ca ne m’empêche pas de m’en rapporter au songe qu’évoque le puissant parfum qui se dégage de cet
endroit. Malgré tout je ne vois qu’un nuage, un nuage bleu – comme le rêve. Il couvre ce mot pour
faire penser au ciel.
[...]
Ne vous étonnez pas, mon cher, et dites vous que la folie a du bon.
Que te dire André. La vie est insupportable sans tes yeux. Tu ne veux pas me revoir.. Je ne veux pas
te forcer. Je ne t’ai jamais importuné – pourtant j’avais des brasiers de désirs et je me contraignais le
long du mur.
[...]
Mes regards ruisselaient et j’enviai les autres femmes qui paraissaient heureuses.
Je suis devenue méchante. Je regrette mon André.
André,
Je suis seule – trop seule. La rancœur me ronge l’ âme. La pureté sort d’un regard ruisselant
et pourtant l’impuissance rend injuste. Les injures dans un puits. Je t’aime, je t’aime, je t’aime.
André,
Quel beau jour André, je viens de me réveiller toute transformée, je me sens si légère, et je respire
a plein poumons de ce beau ciel.
[...]
Pourquoi André ? Mon ame est-elle dans un état où tout
paraît possible. Pourquoi cet apaisement. Ai-je fait un si beau rêve. Etait il si fort pour m’enlever
ce fardeau de douleurs, de craintes de dégout.
[vers le 20 janvier 1927]
.
Atteinte de psychose délirante sévère, Nadja fut internée à l’hôpital Sainte-Anne le 21 mars 1927, puis
transférée à celui de Perray-Vaucluse. La famille la fit rapatrier dans le nord de la France où elle décéda
le 15 janvier 1941.
Le brouillon de la lettre datée de “samedi” correspond à une lettre conservée au fonds Doucet.
6 000 / 8 000
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