Previous Page  4 / 148 Next Page
Information
Show Menu
Previous Page 4 / 148 Next Page
Page Background

2

Les Voyages extraordinaires /

Mondes connus et inconnus

Éric Weissenberg (1941- 2012)

Éric Weissenberg s’est éteint le 30 octobre 2012, nous laissant la plus éblouissante réunion de souvenirs

verniens et hetzeliens jamais rassemblée par un particulier sinon par Piero Gondolo della Riva dont le

fonds fut intégré au musée d’Amiens. Nous connaissons l’existence de deux ou trois autres collections,

belles, voire admirables, mais essentiellement centrées sur l’édition, les livres et l’imprimé – le « produit

fini », en quelque sorte – qui ne les égalent pas.

Ainsi, peut-on affirmer qu’il existait trois musées : deux musées publics, l’un à Nantes (ville natale de

Jules Verne), l’autre à Amiens (sa ville de résidence), et un musée confidentiel mais non moins riche ni

dynamique, farouchement tenu à l’abri de la curiosité des amateurs par son doux mais ombrageux conser-

vateur : le musée Weissenberg.

Un musée, en effet… Par sa richesse et son érudition, dessins inédits et lettres autographes de Jules Verne

– dont quelques-unes de jeunesse et d’un grand intérêt biographique –, livres avec envois, photographies

précieuses et souvent uniques de l’écrivain et de sa famille, portraits à l’huile, éditions et cartonnages

rares, affiches Hetzel à divers états d’avancement, affiches de théâtre, lavis et gouaches originales des

illustrations – quelques-unes de très belle facture – objets, jeux et chromos divers, la formidable collection

qu’il est parvenu à réunir ne peut avoir d’autre nom. Et de cette mer, nous ne cessons d’explorer l’écume.

Ici, des rouleaux d’affiches anciennes, revenues de l’entoileur sous emballage postal et que la mort lui

interdit d’ouvrir et d’admirer. Là, d’autres aquarelles originales de Roux ou de Benett, dormant dans un

carton… Il possédait tant d’affiches de cinéma (toutes, peut-être, et encadrées…) qu’il les alignait dans

d’immenses râteliers. Ailleurs, dans un tiroir, le dossier du procès Turpin, l’inventeur de la mélinite, qui

s’est cru diffamé et ridiculisé par Jules Verne dans Face au drapeau…

De cette collection, tous entendirent parler. Peu eurent le privilège de l’admirer. Elle est bien la troisième

qui égale ou supplante, par certains de ses aspects, les deux précédentes et permit à son architecte d’or-

ganiser une exposition et d’illustrer le livre qu’il en fit, presqu’entièrement bâti sur elle et en en grande

partie fait de ses matériaux : Jules Verne, un univers fabuleux. Infatigable rédacteur de la rubrique du col-

lectionneur qu’il animait dans les pages du bulletin de la Société Jules Verne, beaucoup de photographies

de ses livres ont charpenté l’illustration de l’ouvrage de Philippe Jauzac, lui-même disparu prématurément,

auteur de Jules Verne, Hetzel et les cartonnages illustrés, véritable bible des amateurs.

Chaque temple tient son prestige des reliques qu’il renferme. Entre autres richesses, les musées publics et

la Bibliothèque nationale se glorifient de détenir les manuscrits. Éric Weissenberg s’est employé à réunir

tout ce qui a pu leur échapper, que sa vigilance personnelle et une sorte d’ubiquité mettaient à portée de

sa main, usant du réseau d’amitiés, de veilleurs fidèles – libraires, brocanteurs et antiquaires – et d’indica-

teurs occasionnels, tous les auxiliaires dévoués dont sa culture et sa gentillesse lui permirent de s’entourer.

Car Éric Weissenberg était d’une discrétion, d’une simplicité et d’une modestie rares qui lui faisaient par-

tager son savoir et nous communiquer ses « tuyaux » sans que jamais il ne tirât de sa science la moindre

satisfaction. Tout au contraire, il était à l’écoute de l’information et attentif à la contradiction. Tout se

passait « entre nous ». Ses visites rue de l’Odéon prenaient un tour simple et bon enfant avec, parfois, les

préliminaires d’une charmante attention, telle l’offrande propitiatoire d’une boite de chocolats suisses ! …

Voilà l’homme… Puis c’était un coup d’œil bref jeté sur nos rayonnages, et qui ne ratait rien, avant qu’il

n’extraie derechef de son bagage et n’examine un corpus volumineux d’épais carnets de notes, truffés de

petits secrets, crevant d’indications et épuisés par l’usage.