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L’ÎLE MYSTÉRIEUSE

Carte de l’Île Lincoln dessinée et encrée de la main de Jules Verne (1874)

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Carte manuscrite de Jules Verne réalisée en 1874 pour

L’Île Mystérieuse

et représentant l’île Lincoln /

L’épreuve corrigée, annotée et signée par Jules Verne / La gravure définitive publiée.

D’un avis unanime,

L’Île mystérieuse

est, mieux que

Vingt-mille lieues sous les mers

ou

Le Tour du monde en 80 jours

,

le plus beau roman de Jules Verne et celui où il a exprimé son génie avec le plus d’éclat. Cette œuvre peut être tenue

pour une culmination. Et l’île Lincoln, dernier port du

Nautilus

, ultime refuge puis sanctuaire du capitaine Nemo, en

est à la fois l’écrin et la vedette principale, dont on connaîtra la colère. C’est souvent dans les îles que Jules Verne plaçait

ses rêves et ses utopies. C’est là qu’il les engloutira aussi.

L’île mystérieuse

est une des clefs, si elle n’est la clef de son

œuvre.

Si la quasi-totalité des manuscrits littéraires de Jules Verne ont été retrouvés et conservés, les dessins qu’il a exécutés se comptent

presque sur les doigts d’une main.

De dessins de Jules Verne ?... Rien… ou presque rien qui pût être considéré comme une œuvre artistique et qu’on fût tenté de

publier. Visionnaire, Jules Verne aurait pu trahir quelques dispositions. Ainsi de Victor Hugo, qu’il admirait. Mais l’écrivain n’était

décidément pas dessinateur.

Rien qui pût nous éblouir… sinon une carte.

Et quelle carte !

La seule qu’il se devait de nous laisser, la seule pièce majeure qui manquait encore pour couronner son héritage graphique. « Sa »

carte de l’île mystérieuse…

De grands dessins autographes de Jules Verne, il ne pouvait exister qu’un seul de cette puissance et qui fût une invention. C’est celui

que nous montrent toutes les bonnes éditions illustrées du roman, françaises et étrangères.

Et ce dessin, le voici, en majesté.

Cette carte n’est pas seulement un document unique. Elle est impériale, pour ne pas dire : impérieuse. Mieux encore : elle est mira-

culeuse. Elle l’est parce que nul ne l’attendait et parce qu’elle nous paraît, telle une étoile, briller au sommet de la pyramide des

souvenirs graphiques de l’écrivain et le seul que l’on serait tenté de retenir parmi tous les autres, s’il en existât jamais un seul qui

pût lui être comparé.

Que pourrait-on, en effet, espérer d’aussi spectaculaire, sinon un plan du

Nautilus

dessiné de sa main ? Ce n’est point ici affaire de

volume de papier, de nombre de pages ou de feuillets couverts de signes tracés par l’écrivain. C’est une question de force. Et ce

document possède celle d’un manuscrit entier, s’il n’est le blason de son œuvre entière.

Mais elle est impériale parce qu’elle est aussi

vivante

, qu’elle est bavarde et nous livre, non seulement des renseignements géogra-

phiques, mais aussi d’autres qui nous éclairent sur l’évolution de son œuvre, qui ne figurent ni sur la carte définitive, ni dans le récit.

Beaucoup plus élémentaire que la carte définitive, c’est un travail de premier jet. C’est le document de travail de Jules Verne, sa carte

de randonnée imaginaire qu’il dessina pour son usage personnel avec, toutefois, l’intention de la faire partager à ses lecteurs et de

la voir reproduite.

Ainsi considérée, elle possède la puissance d’un

codex

.

Jules Verne a rêvé puis dessiné « son île » qu’il n’aurait laissé à personne le soin de représenter, agissant comme le fera dix ans plus

tard R.L Stevenson, lui-même lecteur et admirateur critique de ses œuvres, pour son

Île au trésor

. Plus éloquente que ses descrip-

tions – un bon dessin vaut mieux qu’un long discours – sa carte lui est aussi indispensable que ses textes. C’est grâce à elle qu’il s’y

plonge et s’y retrouve et c’est sur elle qu’il rêve et vagabonde pour bâtir et conduire son récit.

La carte manuscrite

Dessin à l’encre de format 21 x 31 cm (43 x 53 cm encadré).

En titre, au-dessus des indications géographiques : Lincoln island (et non pas :

île Lincoln

), tracé à l’encre noire en belles verticales

rondes que Jules Verne engraisse d’un fin liséré bleu pour obtenir un léger effet de relief.

De son île, dont les formes torturées aux appendices tentaculaires font penser à quelque fantastique céphalopode ou à un étrange

crustacé dont elle présente les pinces – un monstre marin, certainement ! Quoique d’aucuns y voient à juste titre une tête d’éléphant

– l’écrivain trace à l’encre rouge les contours et, dans la fièvre de l’inspiration, précise la topographie, suggère le relief, usant de

hachures conventionnelles, en indique les zones de végétation d’un crayon léger (il ne les encre pas), esquissant ce petit fouillis de

feuillage auquel le burin du graveur donnera sa lisibilité.

Jules Verne la trace soigneusement, mais sans excès de précision, n’omettant aucun détail important. Le trait de plume lui ressemble,

fin, appliqué, minutieux, presque miniaturiste. Vous remarquerez combien son lettrage se fait ici minuscule, une calligraphie poin-

tilleuse de comptable accoutumé au cadre contraignant des colonnes, nous rappelant que l’écrivain fut coulissier en bourse. Ce

n’est pas un croquis indicatif, mais un dessin déjà fouillé et mis au net de la carte définitive, carte qu’il entend voir reproduite par le

graveur dans ses lignes essentielles, lequel graveur lui donnera un aspect cartographique honorable, précisant la découpe de côtes

(simplement suggérées par l’écrivain), l’enrichissant des hachures de relief et de ces courbes de niveau des fonds en usage pour

l’établissement des cartes marines.

Un détail amusant : une rustine de papier a été appliquée par Jules Verne, sans doute pour masquer un pâté ou un grattage trop

vigoureux. Dessus, il trace

Harbour road

et écrit lisiblement :

Ducks Fens

.

Seuls les noms de lieux vont changer. Et c’est ici que l’affaire devient intéressante.

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MERCREDI 1

er

MARS 2017 | DROUOT