La carte qu’il imagine et dessine est anglo-saxonne
Jules Verne eut dès ses premiers romans un faible pour les anglo-saxons, et particulièrement pour les Anglais, voyageurs très entre-
prenants au XIX
e
siècle – le Dr. Fergusson, le capitaine Hatteras, Phileas Fogg – mais qu’il jugea raides, froids, quoique pittoresques,
et bouda très vite au profit des Américains, ces manières d’enfants, aventuriers chaleureux et épris de liberté.
L’écrivain, nous le savons par ses propres aveux, ne maîtrisait pas l’anglais, mais il s’enivrait de ses mots et de ses expressions qui
jalonnaient les atlas. Il ne cessait de rêver sur eux et ce ne sont encore ici que
Serpentine Peninsula, Little Cove, Claw Cap, Reptile
End, Heart Lake, Franklin Mount, Union Bay, Shark Gulf, Mandible Cap…
Jules Verne tenait à faire sa carte authentiquement anglo-saxonne mais entre son dessin et l’épreuve, il y a renoncé, sans doute à
la demande d’Hetzel. Le texte du roman fut corrigé. C’est une découverte. Nous sommes ici les témoins de la spontanéité d’un pre-
mier jet, dont il ne restera aucune trace. Tous seront changés (
Heart lake
deviendra
Lac Grant
), modifiés (
Shark Gulf
deviendra le
Marais des Tadornes
) ou littéralement traduits (
Falls River
deviendra la
Rivière de la Chute
) afin de permettre à ses lecteurs français
de mieux se les mettre en tête.
Des informations de travail, inédites.
Tous les noms de lieux sont encore intégrés au dessin. Aucun n’est reporté en marge. Les légendes sont autant d’informations et de
repères, de localisation et de distances qu’on ne retrouvera pas sur la carte définitive. Leur utilité est d’éviter les invraisemblances.
Elles permettent à Jules Verne d’évaluer le temps nécessaire aux nombreux vas-et-viens de ses héros, et il pourra suivre, montre en
main, Cyrus Smith, Gedeon Spilett, Pencrofft, Harbert dans leurs courses à travers leur royaume.
Ainsi, nous apprenons que la circonférence de l’île par mer est de 90 miles, que le développement des côtes est de 110 miles et que
la
Mercy River
a une longueur de 7 miles.
Mêmes précisions pour
Heart Lake
(circonférence : 6 miles, surface : 100 hectares), pour
East Land
(200 hectares),
Shark gulf
(2500
hectares). Ainsi pour l’îlot (?), illisible, qui doit être
Safety Island
(longueur : 2 miles).
Suivent douze lignes de distances d’un point à un autre, faisant office de guide routier, soutenu par une échelle en lieues (4000 m)
et en miles (Jules Verne précise bien qu’il s’agit de miles marins : 1852 m).
La conversion d’acre en hectare que fait l’écrivain, exacte pour
Heart Lake
, nous paraît des plus ténébreuses pour les suivantes.
Longitude (150° 30’) et latitude (34° 57’) sont déjà relevées avec précision en degrés et minutes mais ne vont pas jusqu’aux secondes.
Elles resteront inchangées.
Mais ce document extraordinaire n’est pas seul. Il est accompagné d’un second formant le dossier complet de l’illustration destinée
à enrichir le texte publié dans le
Magasin d’Education et de Récréation
, puis dans l’édition in-8° du roman :
– Une épreuve, que nous qualifierons « d’avant la lettre », sur laquelle Jules Verne modifie et complète à l’encre rouge les légendes
et nous permet de suivre l’évolution de son travail de création.
– Le tirage définitif joint par Éric Weissenberg, issu du
Magasin d’Education et de Récréation
.
Précisons que la carte manuscrite et l’épreuve de correction furent découvertes
ensemble
.
L’épreuve corrigée et complétée
Format 16,5 x 23,5 cm. Elle est accompagnée du tirage définitif, de format 18,5 x 12 cm. Il s’agit de l’illustration extraite du
Magasin
d’Éducation et de Récréation
en 1874.
L’épreuve corrigée et la version définitive sont encadrées ensemble (36 x 48 cm).
Nous constatons que sur l’épreuve l’essentiel du travail a déjà été fait. Traduite ou francisées, sept légendes y sont portées. Toutes
les indications d’étendues ou de distances ont disparu. Il ne reste plus à Jules Verne qu’à indiquer à l’encre rouge les ultimes modi-
fications :
– Correction d’une erreur : on voit qu’il biffe
Lac Grand
pour lui faire substituer
Lac Grant
.
– Enrichissements graphiques :
Indiquer des arbres autour du lac sur les rives
. Il les suggère par des petits coups de plume.
– Ailleurs, il précise une caractéristique minéralogique :
Basaltes
pour les rives bordant le mont Franklin. Sujette à confusion, puisque
la carte ne comporte que des indications topographiques, cette précision ne figurera pas sur la gravure définitive.
– Enfin, ajout de sept légendes, qu’il numérote de 8 à 14 :
Crypte Dakkar, Pont de la Mercy, Grotte des Dunes, Huîtrière, Creak Gly-
cerine
(à l’anglaise, sans accent, mais accent sur la gravure définitive),
Caverne des Jaguars, Gisements de houille et de fer
.
L’indication de longitude est placée trop haut sur le méridien. Il la biffe et la reporte au pied de la gravure.
Il réclame une deuxième épreuve,
en double
, et signe
J Verne
Par sa vérité, son universalité de lecture et sa puissance d’évocation, cette belle carte de l’île, la plus célèbre de toutes les terres
imaginaires avec celle de Robinson Crusoé, ne peut que nous émouvoir. Pur produit de son esprit, elle possède toute la poésie d’un
rêve d’enfant et est la seule illustration que le créateur ait jugé indispensable de tracer de sa main pour accompagner le plus beau
de ses romans.
Éric Weissenberg n’en faisait les honneurs qu’aux rares amateurs qu’il jugeait dignes de l’approcher. Il la défendait, la cloîtrant
comme un mari jaloux le fait d’une épouse convoitée jusqu’à lui refuser de paraître en public, se gardant bien d’en révéler l’existence
dans le bulletin de la
Société Jules Verne
ni dans l’ouvrage qu’il a consacré à l’écrivain. C’est ainsi qu’hors un petit cercle d’initiés, nul
n’en entendit parler. Ce fut son secret de collectionneur.
Considérant la renommée universelle de l’écrivain, ce souvenir unique est un document mondial qui n’a nul besoin d’être traduit.
Seul, l’heureux acquéreur qui, comme lui, s’emparera de l’île mystérieuse de Jules Verne, montrera qu’il aura su mesurer mieux qu’un
autre l’importance qu’elle eut pour l’écrivain autant que la valeur de symbole qu’elle prit, qu’elle garde et gardera toujours pour tous
ses lecteurs à travers le monde.
Provenance :
Paris / Hôtel Drouot, vente
Pasqualet
du 2 juin 1980 (n°68).
100 000 / 150 000 €
76
Jules VERNE | Collection Weissenberg - Première vente




