Interrogations sur un dessin du musée de Nantes
Il existe certainement, entre ce premier dessin et cette épreuve corrigée, un chaînon manquant : la première épreuve
de la carte redessinée et gravée sur laquelle Jules Verne soumet ses sept premières légendes. Ce document intermé-
diaire présente cependant un intérêt moindre que celui de notre épreuve, qui lui fait suite – et qui le laisse supposer
– sur laquelle l’écrivain apporte d’importantes corrections et ajoute sept autres légendes fondamentales.
Mais il existe au musée de Nantes un autre dessin manuscrit de la carte, que nous avons examiné.
À la différence de la carte Weissenberg, il ne contient aucune information de travail et tous les noms de lieux y sont
écrits en français. Empâtée, inégale, l’écriture en est moins soignée ; suspects, certains de ses détails nous dérangent
et nous font émettre des doutes sur l’identité du scripteur (Jules Verne avait une écriture fine, régulière, élégante et
très « volatile ») alors que, paradoxalement, le tracé de l’île se fait plus ciselé et « professionnel », identique à celui de
la carte gravée. Tout s’y retrouve, disposé de la façon nouvelle voulue par le graveur, exactement au même emplace-
ment, y compris le titre, les quatorze légendes et l’échelle des distances. Les côtes de l’île sont aussi finement décou-
pées que sur la gravure, le mont Franklin est d’un relief précis et parfait et le promontoire du Reptile présente à son
extrémité ce petit téton que Jules Verne avait, bien entendu, négligé.
Il pourrait s’agir d’une interprétation mise au net par le graveur avant qu’il n’entreprenne son travail au burin. Mais, à
moins qu’il n’ait complété ce projet d’artiste pour mémoire, postérieurement à la gravure, cette hypothèse se heurte
à un obstacle insurmontable.
Car la faiblesse douloureuse que présente la carte de Nantes est qu’y figurent les quatorze légendes topographiques
définitives. On sait désormais que Jules Verne s’y prit à deux fois pour les communiquer. Le dessin de Nantes se
place donc
après
les corrections que l’écrivain fit sur l’épreuve qu’il reçut de l’imprimeur – dont nous présentons ici
la preuve irréfutable – alors que la carte est
déjà gravée
.
Ou se trouve alors l’original ?
Ici, dans cette vente…
Une question reste posée : quelle utilité pouvait bien avoir ce dessin qui semble être la copie servile d’un travail déjà
fait ? S’il se confirme que le document de Nantes est bien de la main de l’écrivain (nous en doutons), la seule expli-
cation plausible est que Jules Verne l’ait copié d’après la gravure définitive, l’original ne lui ayant pas été retourné ou
ayant été égaré, hypothèse qui explique sa présence miraculeuse dans la collection Weissenberg.
Quelles que soient les conclusions auxquelles on aboutit (y-compris celle d’une copie exécutée par un contempo-
rain), cette carte ne peut que perdre beaucoup de son intérêt. La carte Weissenberg, dont l’authenticité d’antériorité,
d’invention et d’écriture crève les yeux et résistera à toute expertise contradictoire, écrase et assassine celle de Nantes
qui n’est pas l’originale, celle de la création. Ce point ne peut plus être discuté. Il y a désormais lieu d’en reprendre
l’examen.
Questions concerning a drawing in the Nantes museum
There is surely, between this initial drawing and the corrected proof, a missing link: the first proof of the redesigned and engraved map
on which Jules Verne added his first seven legends. This intermediate document, however, is of less interest than our proof – which
post-dates it, and so implies its existence –, to which the author made major corrections and added seven other fundamental legends.
But another manuscript drawing of the map exists in the Nantes museum, which we have examined.
Unlike the Weissenberg map, it contains no working information, and all the place-names are written in French. The handwriting
is less careful – blotted and uneven; certain details are suspicious-looking and engender doubt as to the identity of the writer (Jules
Verne had a fine, regular, elegant and very “airy” handwriting) whereas, paradoxically, the outline of the island itself is more chi-
selled and “professional,” identical with that of the engraved map. Everything is there, with the new layout imposed by the engraver,
exactly in the same locations, including the title, the fourteen legends and the distance scale. The coastline of the island is as finely
drawn as on the engraving; Mount Franklin is drawn in precise and perfect relief, and the Reptile Promontory has the little “tail” at
its end that Verne had of course left off.
The document could be a clearer interpretation drawn by the engraver before beginning the actual engraving work. But, unless he
completed this artist’s draft for the record, subsequent to the engraving, that hypothesis encounters an insurmountable obstacle.
The sore point regarding the Nantes map is that it shows the final fourteen topographical legends. Yet we now know that Jules Verne
added these on two separate and subsequent occasions. Thus the Nantes drawing comes
after
the corrections made by the author on
the printer’s proof – irrefutable proof of which we are now presenting –, at a time when the map had
already been engraved
.
So where is the original?
Here, as part of this sale…
One question remains: What was the point of the Nantes drawing, which seems to be a routine copy of work that had already been
done? If it is confirmed that the document is indeed in the author’s hand (which we find doubtful), the only plausible explanation is
that Verne copied it subsequent to the final engraving because the original was not returned to him or had been lost – a hypothesis
which explains its miraculous presence in the Weissenberg collection.
Regardless of the conclusions we come to (including the possibility that it is a copy made by a contemporary), this map loses much
of its interest. The Weissenberg map, whose authenticity – from the point of view of anteriority, of invention and of handwriting – is
crystal-clear and will stand up to any expert challenge, displaces and annihilates the Nantes document, which is not the original from
the time of the work’s creation. There can be no further questioning of this point. A re-examination of the other document is therefore
necessary.
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MERCREDI 1
er
MARS 2017 | DROUOT




