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Rarissime témoignage de sa diffusion manuscrite clandestine.
On sait d'après Jean Le Royer de Prade, ami de
l'auteur, qu'une version manuscrite du roman était achevée en
1650
. Cyrano mort en
1655
, l'œuvre parut de manière
posthume en
1657
chez le libraire parisien Charles de Sercy, sous une forme un peu édulcorée, et, si seuls trois exemplaires
de cette édition sont actuellement recensés,
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rééditions parurent ensuite au XVIIe siècle, de
1659
à
1678
– il faudrait ensuite
attendre
1787
. La diffusion manuscrite de ce texte s'avère cependant particulièrement restreinte, comparée à celle d'autres
textes libertins :
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manuscrits conservés seulement, et aucune trace dans les catalogues des grandes collections antérieures à
la Révolution (Huet, Séguier, jésuites, etc.). Ainsi, une composition probablement achevée vers
1650
, une mort prématurée
de l'auteur en
1655
, et une histoire éditoriale plutôt riche à partir de
1657
, expliquent sans doute cet état de fait.
Une version non censurée offrant un nouvel éclairage sur l'établissement et la tradition du texte.
Les
trois autres manuscrits connus présentent chacun des variantes, et l'édition de
1657
, posthume, correspond à une version
composite censurée. Le manuscrit de la BnF conserve la version la plus radicale, non censurée et donc la plus proche des
intentions de l'auteur – c'est à partir de celle-ci que Madeleine Alcover a établi l'édition critique de référence (Paris,
Honoré Champion,
2004
), en proposant une
stemma
(arbre généalogique des versions du texte) qui fait l'hypothèse de
versions intermédiaires perdues.
Le présent manuscrit est fort éloigné des imprimés du XVII
e
siècle : il comporte bien les
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principaux passages caviardés,
ne porte pas dans le titre l'expression « Histoire comique », ne présente pas les pièces liminaires ni surtout la conclusion
ajoutée. Si la formulation de son titre est celle du seul manuscrit de Paris, quelques sondages révèlent en fait de
nombreuses variantes qui ne le rattachent pas exclusivement à telle ou telle des trois autres versions, mais suggèrent
une plus grande proximité avec les versions des manuscrits de Sydney et de Munich.
L'A
utre monde ou
les
É
tats
et
E
mpires de
la
L
une
, un des jalons du libertinage érudit.
Roman philosophique ou
essai sur trame fictionnelle mêlant récit, observations, réflexions et disputes intellectuelles, cette œuvre fascinante par
son statut et son projet novateurs s'avère plus complexe que les voyages dans la lune précédemment publiés par Johannes
Kepler, Francis Godwin ou John Wilkins. Cyrano y élabore une utopie d'un type nouveau, un « voyage extraordinaire »
dans un « autre monde », qui, certes, permet de porter la critique à l'encontre de la société de son temps, mais qui,
contrairement aux œuvres de Thomas More ou de Tommaso Campanella, ne propose pas de système cohérent et fermé
sur quoi édifier une société idéale.
Par sa variété, son hétérogénéité, ses équivoques, ses contradictions, même, cette œuvre fantasque et érudite illustre le
rejet de toute autorité, qu'elle soit sacrée, scientifique, légale ou familiale : Cyrano interroge en effet le dogme religieux,
le géocentrisme, l'anthropocentrisme, le logocentrisme, la figure du Père, souligne la relativité de la Loi (instaurée par
l'homme dans la violence) et la précarité du Savoir (amené à connaître de véritables révolutions comme l'avaient prouvé
Copernic et Galilée), suggérant l'impossibilité d'une adhésion totale à quelque système que ce soit et l'impossibilité
même de toute doxa. Il traque les présupposés et les erreurs de raisonnement : « .
.. Quoy, me replique il en s'esclatant de
rire vous estimez vostre ame immortelle – privativement a celle des bestes. Sans mantir mon grand amy vostre orgueil
est bien insole
[n]
t et d'ou argumentez vous je vous prie cette immortalité au prejudice de celle des bestes. Seroit ce a
cause que nous sommes douez de raisonement et non pas elle
[s].
En premier lieu je vous le nie et je vous prouveray
quand il vous plaira qu
[']
elles raisonnent comme nous. Mais encor qu
[']
il fut vray que la raison nous eut esté distribué
en apanage et qu
[']
elle fut un privilege reservé seulement a nostre espece est-ce a dire pour cela qu
[']
il faille que Dieu
enrichisse l
[']
homme de l'immortalité par ce qu
[']
il luy a deja prodigué la raison...
» (p.
221
du présent manuscrit).
Cyrano en tient donc logiquement pour une forme de matérialisme épicurien revu par Lucrèce, niant l'autonomie du
spirituel et considérant le surnaturel comme un type de manifestation que l'homme n'a pas encore trouvé les moyens
d'expliquer en raison de l'insuffisance de ses moyens d'observation. Il envisage aussi le désir et le plaisir comme part
naturelle de la vie, dans une perspective amorale, et traite de l'homosexualité sur le même ton, décrivant des scènes
voilées ou explicites, faisant allusion à des couples masculins célèbres de l'Antiquité, et accordant une grande importance
à Socrate.
Les moyens littéraires mis en œuvre servent admirablement ce projet de décentrage irrévérencieux : Cyrano parodie
le style encyclopédique et les récits hagiographiques, détourne les lieux communs, dissimule les références savantes...
Le titre même du roman est une allusion à un ouvrage à succès de Pierre d'Avity,
Les États, empires, royaumes, et
principautés du monde
(
1614
), augmenté par François Ranchin sous le titre
Le Monde, ou la description générale de ses
quatre parties
(
1637
). Pour ridiculiser toute autorité péremptoire, choquer les bienséances et désorienter le sens commun,
Cyrano alterne la charge satirique au ton burlesque ou le badinage faussement naïf et les « pointes » équivoques.
L'Autre monde
explorant un large pan du champ scientifique de l'époque, il aborde également le domaine de la chimie, à
l'époque non encore clairement séparée de l'alchimie. Aussi, la structure initiatique du récit, le symbolisme alchimique
de certains passages, et les jeux de langage empruntant leur matière poétique au vocabulaire de cette discipline ont pu
faire considérer Cyrano, à la suite de Fulcanelli et d'Eugène Canseliet, comme un ésotériste adepte de l'Art royal – bien
que Cyrano ait pu par ailleurs ironiser sur l'imposture des faiseurs d'or.




