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La Mort d'Agrippine
Précieuse copie de l'époque
. Sans nom d'auteur, cette copie est d'une autre
main que le manuscrit de
L'Autre monde
ci-dessus, et a été établie sur un papier
différent mais manifestement du XVII
e
siècle, portant un filigrane aux armoiries non
identifiées absent du recensement de Raymond Gaudriault (
1995
et
2017
).
Une version primitive presque entièrement différente de celle imprimée
,
parue en
1654
chez le libraire parisien Charles de Sercy, sous le titre
La Mort
d'Agrippine
. Le présent manuscrit présente quelques similitudes, notamment au
début et à la fin de la pièce, mais se distingue très nettement par la structure, la
présence de trois autres personnages (Macron, Apicata et Regulus), et bien sûr par
le texte. Quand de rares ressemblances se font jour, les variantes s'avèrent tout de
même importantes. On lit ainsi, dans la scène
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de l'acte II du manuscrit, Séjanus
dire à Térentius : «
Je marche sur les pas d'Alexandre et d'Alcide / Crois-tu que ces
grands mots d'assassin, de voleur, / Aux heros de jadis ayent abbatu le cœur / Sache Terrentius qu'un habile monarque /
Pour conserver d'un roy la puissance et la marque / Doit eriger en crime un généreux dessein / Qui luy pouvoit oster le
sceptre de la main.
». La version imprimée en
1654
devient, très abrégée : «
Je marche sur les pas d'Alexandre & d'Alcide.
/ Penses-tu qu'un vain nom de traistre, de voleur, / Aux hommes demy-dieux doive abatre le cœur ?
»
Également un rarissime témoignage de diffusion manuscrite clandestine.
Le présent manuscrit est daté
«
1650
» au titre, date à laquelle il a été établi ou à laquelle un modèle antérieur aurait été établi. Cela vient corroborer
une information livrée par
Le Parasite Mormon
, recueil collectif qui, publié précisément en cette année, présentait
La
Mort d'Agrippine
comme sur le point d'être achevée.
La seule tragédie de Cyrano de Bergerac, condensé de thématiques libertines.
La Mort d'Agrippine
propose
une réflexion sur les formes de gouvernement, sur le pouvoir, dans un univers machiavélien où la politique est désacralisée,
où éclate l'imposture des discours de légitimation des souverains, où règne une corruption généralisée.Tous les personnages
présentent un des visages du mal, mais Séjanus, non moins radical dans sa cruauté, fait paradoxalement preuve de grandeur
d'âme, de générosité. En outre, « soldat philosophe » (comme Nerva l'appelle ici), il sert de brillants discours où, maniant
l'ironie, les feintes et les pointes, il développe un discours à l'audacieuse radicalité, affirmant notamment l'inanité de la
crainte superstitieuse de la mort et des dieux (réinterprétation du discours épicurien athée de Lucrèce). C'est cet aspect qui
avait frappé à l'époque, ainsi que Tallemant Des Réaux l'avait fait remarquer : « un fou nommé Cyrano fit une pièce de
théâtre intitulé
La Mort d'Agrippine
où Sejanus disait des choses horribles contre les dieux ».
Figure singulière du paysage intellectuel de l'âge baroque, Savinien Cyrano de Bergerac
(
1619
-
1655
)
était issu d'une famille de noblesse récente installée à Paris au XVI
e
siècle, mais en partie agrégée à la haute finance, à la
grande noblesse de robe ou d'épée, et appartenant au milieu dévot (quoique son grand-père paternel eût été protestant).
Il passa son enfance en vallée de Chevreuse, puis vint à Paris suivre des études au collège de Lisieux, qu'il interrompit
deux fois : la première, par un engagement dans l'armée comme cadet au régiment des Gardes, achevé en
1640
après
avoir reçu deux graves blessures, aux sièges de Mouzon et d'Arras ; la seconde après une rixe avec un autre étudiant. Il
mena ensuite une vie un peu chaotique, quoiqu'un temps protégé par le duc d'Arpajon (
1653
-début de
1654
), et mourut
prématurément des suites d'une blessure.
Après son retour de l'armée, il fréquenta les milieux libertins où évoluaient des personnalités comme Claude Luillier dit
Chapelle, Charles Coypeau d'Assoucy, François de La Mothe Le Vayer, ou Tristan L'Hermite, et commença à produire
sa propre œuvre littéraire : il écrivit une comédie,
Le Pédant joué
(représentée de son vivant, d'après le témoignage
de Christiaan Huygens) et des
Lettres
, publiées en
1654
dans un recueil d'
Œuvres diverses
qui subit le ciseau de le la
censure. La présente tragédie,
La Mort d'Agrippine
, également publiée en
1654
, connut un succès d'édition. Cyrano mort
prématurément et certains manuscrits ayant un temps disparu, ses autres œuvres ne virent le jour que quelques années
plus tard : il s'agit de deux romans,
Histoire comique des États et Empires de la lune
, paru en
1657
, et
Histoire comique
des États et Empires du soleil
, publié en
1662
dans un recueil de
Nouvelles œuvres
avec des
Fragment de physique
, des
Entretiens pointus
et quelques nouvelles lettres.
Influencé par la philosophie et les idées scientifiques de Pierre Gassendi, Cyrano mit en œuvre sous forme littéraire les
théories littéraires du libertinage érudit, et s'avéra un maître des procédés dissimulateurs qui, dans la société de l'époque,
permettait d'exprimer des idées dangereuses sous le voile d'une ambiguïté protectrice. Manifestement homosexuel, d'un
caractère entier comme le révèle les brouilles qui marquèrent sa vie, avec ses proches, avec Scarron, avec son protecteur
le duc d'Arpajon, il fut longtemps affligé par la postérité d'une réputation de parasite et de ripailleur – à tort. « Ce que
Savinien a quitté et rejeté toute sa vie, c'est l'oppression de la "norme", alourdie de toutes les étroitesses de la dévotion
ou devrait-on dire [...] de la bigoterie ? Cyrano a passé sa vie à partir, comme le héros de ses romans [...]. Il n'y a pas de
culpabilité hors de la norme qui l'invente : Cyrano a refusé de sacrifier sa différence et son identité à des contraintes dont
il a si bien démonté/démontré les procédés de fabrication. Il a vécu ce qu'il a écrit : il est l'homme du "Pourquoi non ?" »
(Madeleine Alcover,
op. cit.
, pp. lxxvi-lxxvii).
Provenance : bibliothèque Paul Burgaud (vignette ex-libris).




