sciences
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La situation dans l’université de Strasbourg
le chagrine. Il est vrai que partout, sans
mécènes et sans le mécénat, qui met en avant
avec force et malgré elle la vraie science,
toute science s’affaiblit. (« Scilicet ubique
sine Maecenatibus et Maecenatum cultu,
quem vera Scientia agrius et invita praestat,
languet Scientia omnis ! ») En arrivant dans
ces terres, il a vu des élèves formés par des
grands maîtres que la Fortune avait placés
auprès de l’Impératrice [CATHERINE II]. Mais
depuis que la déesse aveugle (« Coeca Dea »)
a placé des ignares près du sommet, ils sont
paralysés et frigorifiés, et se cachent dans les
ténèbres de la Science. Hermann doit agir
pour que le vrai savoir (« vera Eruditio ») ne
reste pas secret ; et parce qu’aucune vicis-
situde ni aucune impudence des envieux ne
peut le diminuer ou le détruire.
Pallas le remercie des plantules qu’il lui
a transmises par Sokoloff et est prêt à lui
fournir celles qu’il désire, notamment quand
il sera rentré dans sa patrie, où sont ses
collections. Il se demande par quelle voie
les faire parvenir à Strasbourg : la voie ter-
restre, par Lübeck ou Stettin, est longue et
incertaine, ou par la Belgique, grâce à son
ami Johannes BURMAN (1707-1780) ; ou
par des amis ou marchands de son pays
qui pourraient se charger du transport. Il
évoque les plantes sèches, les animaux et
les oiseaux de ces régions boréales, comme
le lagopode, la gélinotte, le canard d’hiver,
l’écureuil cendré, le lièvre blanc, le renne, ou
d’autres semblables dont Hermann pourra
orner son museum (« Lagopodem, Bonasiam,
Loxiam Enucleatorem, Anatem hyemalem,
acutam, Sciurum habitu cinereo, Leposem
album, Tarandum, similiave pro ornando
Museo expetas ». Il lui enverra à l’occasion
les volumes de ses
Voyages
(« Itinerari mei »)
qui lui manquent, et la
Spicilegia
dont il reste
peu d’exemplaires.
Il prie Hermann de lui procurer des astragales
et pédiculaires (« Astragalos et Pediculares »)
de sa campagne et des monts voisins, et des
poissons variés du genre Truite (« Pisces
varios Truttacei generis »), qui vivent soit
dans le Rhin soit dans la Suisse voisine, dont
il manque pour comparer avec les nombreux
spécimens collectés pendant son voyage
en Sibérie, par la méthode de dessiccation
de GRONOVIUS (« Gronoviana methodo
siccator »). Les espèces qu’il désire le plus
sont le saumon, lacustre, alpin, l’omble, etc.
(« Hucho, lacustris, alpinus, Salvelinus, Sal-
marinus et Umbla ») ; on dit aussi qu’il y a en
Suisse une autre truite plus petite, distincte
de la Fario. Parmi tous les noms germa-
niques obscurs, il est difficile de distinguer
les saumons sans les comparer ; il donne
plusieurs noms allemands des espèces
qu’il cherche, et qu’on peut envoyer à sa
sœur Mme Brückner à Berlin, ou à son ami
Alexander KOELPIN (1739-1801), médecin et
professeur à Stettin, soit par l’intermédiaire
de ses étudiants. Il lui revaudra ça et ne
manquera jamais de témoigner sa recon-
naissance dans ses publications.
Quant à ses propres travaux, il a été obligé de
repousser à plus tard son
Ichnographia Zoo-
phytorum
, à cause de son voyage et surtout
parce qu’en Russie on ne peut entreprendre
un tel ouvrage à cause de la médiocrité des
peintres et des graveurs (« in Russia tale opus
moliri per pictorum atque chalcographorum
mediocritatem haud liceat »). Il a déjà des
peintures faites en Belgique d’espèces très
rares et une série assez complète de spé-
cimens ; des nouveautés s’ajouteront après
la publication de l’
Elenchum
(appendice)
surtout en provenance du Kamtschaka. Il
voudrait cependant, avant de faire l’
Ichnogra-
phie
, des images de nouvelles espèces, dont
il n’existe pas de bonnes, à ajouter à l’édition
de la nouvelle
Historia Zoophytorum
, et
aller d’abord dans les lieux coralifères de
la Mer Méditerranée (« Maris Mediterranei
corallifera loca ») ; dès qu’il sera rentré de
ce voyage dans sa patrie, il a résolu de
travailler sérieusement chez lui. Le
Voyage
enfin achevé, il a commencé à mettre sous
presse les collectes de Mongolie-Kalmoukie,
obtenues à grand peine, conservées avec
une grande joie ; en même temps, la flore
ruthéno-asiatique (bien que sans images) se
développe (« Interim, absoluto jam Itinerario,
collectanea Mongolo-Calmuccica (invito
paene extorta, quum licet magna alacri-
tata concervata, tamen elaborare, propter
alienam a studiis meis materiae naturam, vix
anderem) praelo tradere coepi ; simul etiam
Fauna Rutheno-asiatica, (quae tamen sine
iconibus prodibis) paulatim maturescit »).
Les Ichnographies et descriptions détail-
lées des animaux nouvellement découverts
seront données peu à peu, en partie dans
les
Commentaires de l’Académie
(dont la
nouvelle série commencera après la célé-
bration de son jubilé en septembre) en partie
dans les
Spicilèges
qui seront publiés peu
à peu par les libraires. Il a commencé à les
communiquer à Schreber [Johann Christian
Daniel von SCHREBER (1739-1810)] ; il a peu
de choses à ajouter pour le développement
de l’œuvre remarquable sur la Zoologie qu’il
a commencée. Le botaniste de Montpel-
lier Pierre CUSSON (1727-1783) a entrepris
un ouvrage complet sur les Ombellifères
pour lequel Pallas a apporté des plantes
de Sibérie. Il a cédé à Schreber des graines
pour augmenter son très bel ouvrage. Pallas
a décidé d’illustrer lui-même les Astragales,
Pédiculaires et Salsoles, espèces très nom-
breuses dans ces régions, et il rassemble
maintenant avec passion les espèces euro-
péennes et exotiques dont le jardin d’Her-
mann abrite quelques-unes non méprisables
(« Astragalos autem, Pediculares, et Salsolas
in nostris regionibus copiosissima genera,
ipse aliquando illustrare constitui, magnoque
ardore nunc colligo species Europaeas et
exoticas, quarum forte Hortus vester aliquas
non spernendas alit »).
L’ami Morten BRÜNNICH (1737-1827) prépare
son voyage pour la Pannonie, la Walachie
et la Dalmatie, et doit donner des supplé-
ments sur Bornéo, et aussi notamment des
fascicules zoologiques sur une antilope
nouvelle, qu’il a rapportée vivante d’Inde,
et une nouvelle espèce de chat alpin qu’il a
rapporté de Norvège où il est resté plus d’un
an dans les mines de Kongsberg (« Promittit
etiam Fasciculos Zoologicos, quibus inter
alia Antilopem novam, quam vivam aluit
ex India adlatam, novamque Felis alpini
speciem, quam ex Norvegia, ubi plus anno
apud fodinas Kongsbergenser officio publico
vacarat, secum reportavit, proponet »). Le
très cher Drew DRURY (1725-1804) donnera
bientôt un troisième volume de son très
beau travail, qui rassemble les insectes de
Sibérie. Pallas attend le travail d’Hermann
sur les animaux d’Alsace, merveilleuse région
de Germanie à la fois de montagne et de
plaine (« Audieram a discipulis quondam
tuis, te Elenchum animalium Alsatiae moliri,
quem me cum cultores Scientiae nostrae
exoptabunt omnes, praesertim quum in
felicissima Germaniae regione alpino atque
campestri situ varia Te talem sciant »). Il lui
propose d’échanger des insectes…




