MANUSCRITS ET AUTOGRAPHES
TAJAN - 32
83 - Gustave FLAUBERT.
1821-1880. Écrivain.
L.A.S. à Louise Colet.
S.l.n.d. [lundi 23 novembre 1846]
. 4 pp.
in-4.
10000/12000 €
Très belle lettre d’amour.
(…) Ta lettre de ce matin (j’en ai reçu deux à la fois,
une de jeudi et une d’hier; je parle de celle d’hier) aurait amolli des tigres et
je ne suis pas un tigre, va! Je suis un pauvre homme bien simple et bien facile
et bien homme, "tout ondoyant et divers", cousu de pièces et de morceaux,
plein de contradictoires et d’absurdités. Si tu ne comprends rien à moi, je n’y
comprends pas beaucoup plus moi-même. Tout cela est trop long à expliquer
et trop ennuyeux; mais revenons à nous. (…).
Puisque tu m’aimes, je t’aime
toujours; j’aime ton bon cœur si ardent et si vif, ton cœur si vibrant, dont
la mélopée intérieure se module tour à tour en sanglots tendres et en cris
déchirants. Je ne le croyais pas tel qu’il est
. Chaque jour tu m’étonnes, et je
finis par croire que je suis bête, car j’éprouve des ébahissements singuliers à
voir ces trésors de passion, mine d’or que tu m’ouvres pour ma contemplation
solitaire (…).
Et moi aussi je t’aime. Lis-le donc ce mot dont tu es avide et que
je répète pourtant à chaque ligne
. Mais chacun, tu sais, pense, jouit, aime, vit
enfin selon sa nature. Nous n’avons tous qu’une cage plus ou moins grande,
où toute notre âme se meut et se tourne; tout cela est une affaire de proportion.
(…). Mais peut-être as-tu raison, je suis froid, vieux, blasé, plein de caprices et
de niaiseries, et égoïste aussi, peut-être (…). Vivons donc ensemble, puisque
tu t’y résigne (…). Je sens que je te fais souffrir quoique je voudrais pouvoir te
combler de tout (…).
En 1846, Flaubert est âgé de vingt-quatre ans lorsque débute sa liaison avec
Louise Colet, de dix ans son aînée. Femmes de lettres mondaine et prolifique,
auteur de drames, de romans, de récits de voyages et de poèmes, mariée au
flûtiste Hyppolite Colet (que Flaubert affuble du sobriquet de "l’officiel" dans
la correspondance), maîtresse du philosophe en vogue de l’époque Victor
Cousin qui lui ouvre les portes des salons cultivés de la capitale, elle sera
plus tard courtisée par d’autres écrivains célèbres tels que Musset, Vigny ou
Leconte de Lisle.




