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Cette parole infâme ne me rapporte aucune joie, à part celle même de la produire ; et c’est pour cela que j’ai vendu ma liberté et
renoncé à toute action et tout intérêt dans la vie »...
17 novembre
. Le chagrin de Marcel Schwob n’excuse pas son silence : « Il
n’est au pouvoir d’aucune peine ni d’aucune humiliation humaines d’éteindre la joie essentielle qui est en nous. À aucun prix
il ne faut qu’il s’abandonne et qu’il méprise notre vocation humble qui est d’écrire en français »...
Boston 9 janvier
1894
. Il est heureux d’être sonmaître au consulat de Boston. « Je commence à aimer beaucoup l’Amérique »...
Il compose le matin, et le soir, « je m’amuse à écrire dans les marges de
Tête d’or
; ou avec l’
Agamemnon
, qui me semble bien
marcher »...
17 janvier
. Nommé à Shanghai, il regrettera l’Amérique, « et ces ciels d’une pureté exquise ! Ces levers de soleil
qu’il y a ici l’hiver, cet Orient vert suspendu sur la neige immaculée et le dernier quartier de la Lune au zénith ! [...] Souvent
le matin quand allant vers l’est de la ville je vois le magnifique soleil se lever, je me demande comment l’on peut vivre sans la
connaissance de la vérité »... Il n’écrit plus de poèmes isolés, mais il lui adresse pour
L’Idée libre
un poème,
Don du vase rond
(manuscrit joint)...
11 mars
. Son drame est fini, et il s’enquiert de la pièce
Amis
de Pottecher, que devrait monter Lugné-Poe à
L’Œuvre... Il raconte avec verve un dîner dans un restaurant chinois avec son chancelier, qui s’est achevé par des vomissements
dans la rue...
19 juillet
. Il a terminé
L’Échange
, drame assez court comportant 4 personnages et 3 actes, et qui « respecte les trois
unités » : « J’ai eu de temps en temps l’idée vague de le faire jouer. Mais tu sais comme ces idées sont fugaces chez moi »... Il
recopie la 2
e
version de
Tête d’or
, et pense à refondre
Violaine
et peut-être
La Ville
, plus tard. « En art il n’y a pas de définitif.
C’est l’opposé de ce que je croyais autrefois. [...] Est-il possible de créer un théâtre de pensée ? Et si on peut maintenir le public
devant un tel spectacle de quelle efficacité peut-il être sur lui ? C’est une idée bien ancienne chez moi et qui se heurte dans mon
esprit aux difficultés les plus graves. Je pense qu’un essai m’éclairerait »... Sa sœur lui a envoyé
Les Morticoles
de Léon Daudet :
« Il me plaît extrêmement. C’est un livre terrible mais vrai. Je connais les médecins et je les crois capables de tout. Notre ami
Daudet est décidément plein de talent. Il a des procédés à l’égard de ma sœur et de moi dont je suis touché plus que je ne puis
dire »... Il commente le «
magnifique
» article de Byvanck sur
Tête d’or...
Villeneuve-sur-Fère 27 mars
1895
. Mathias Morhardt ayant exprimé le désir d’avoir pour
L’Idée libre
« quelque chose de
ma traduction de l’
Agamemnon
», il en envoie un fragment...
Shanghai 1
er
août
. Il livre quelques impressions du voyage et
de ses premières semaines en Chine, et notamment celle d’« un peuple qui fait tout par lui-même et avec ses mains. Ceci me
frappe beaucoup […] Ce spectacle seul d’un peuple ayant éliminé tous ses auxiliaires animaux ou mécaniques m’occupe depuis
mon arrivée »... Il a d’ailleurs retrouvé « un filet de verve poétique » : « Faire des vers sans chevilles et sans remplissage et dont
chacun exprime une idée et un mouvement est fort difficile, mais j’éprouve à ce travail un certain plaisir taciturne. Je crois que
si j’avais eu une vraie facilité pour les vers, je n’aurais jamais fait que cela »...
Shanghai 26 février
1896
. L’émotion éprouvée à la nouvelle de la mort de Verlaine n’a pas disparu. « Comme je l’admirais
il y a dix ans ! Encore aujourd’hui je le considère comme un des plus adroits ouvriers de vers qui aient existé. L’art Parnassien,
dont les fanfares d’Heredia donnent le meilleur spécimen, avait concentré tout le mouvement et la sonorité du vers dans
la dernière syllabe qui comme une balle lancée contre un mur revenait en rebondissant sur elle-même. (Les fins de phrase
de Flaubert ont également un éclat fâcheux.) Verlaine, par les plus gentils artifices, a réparti la sonorité sur tout le vers :
indépendant du rythme et de la rime il vibre tout entier comme une feuille. Une pièce en distiques de 14 pieds sur les cloches,
qui se trouve je crois dans
Bonheur
, me semble un exemple bien remarquable de cette facture. Il avait ces doigts d’ouvrière
parisienne qui savait attifer gentiment n’importe quoi et lui donner l’air neuf et gai. Sans images et presque “sans paroles” avec
le sentiment juste de la
valeur
plutôt que du sens des mots, il a écrit des
airs
. C’est fragile et allumé comme un coquelicot dans
le brouillard. Rien d’ailleurs de ces jets soudains, de ces impatiences, de ces cris d’aigle qui caractérisent le génie, et que l’on
trouve par exemple dans le volume de poésies de Rimbaud que l’on vient de m’envoyer mêlés d’une façon si dramatique aux
rêves et aux balbutiements de l’enfance. […] C’est un volume informe et chaotique, mais pour quelqu’un qui sait lire l’indice
d’un tempérament sublime. […] Au reste je ne puis parler de Rimbaud avec sang-froid. Il a eu une telle influence sur moi sous
tous les rapports, je me sens par l’esprit et les instincts poétiques lié à lui par des communications secrètes, et si intimes qu’il me
semble faire partie de moi-même »... Et de se moquer de Zola : « Étranglé par l’envie comme par un accès de trousse-cochon,
il a écrit dans
Le
Figaro
un article que j’ai trouvé impayable »...
Fou-Tcheou 3 juin
. Il ironise sur ses fonctions régaliennes au
sein d’une « petite population de coolies », puis commente les
Histoires naturelles
de Jules Renard : « Notre ami fournit un
argument psychologique très curieux, car il prouve qu’on voit avec bien autre chose que les deux bouchons de carafe vivants
que nous avons dans les orbites : il voit, lui, avec son esprit. Dans tout ce livre plein de nature, pas une seule fois on ne trouve
un adjectif indiquant la couleur. Quand il a à parler du grillon, il ne l’appelle pas l’insecte noir, mais l’insecte “nègre”. – Renard
use bien délicieusement de la courte proposition principale à deux notes qui constitue sa phrase. C’est l’opposé de la phrase de
Mallarmé, qui ne se compose pour ainsi dire que d’incidentes, et où la proposition principale n’est, élégamment, indiquée que
par son blanc même, qu’une hardie arabesque circonscrit. Je sais que toi ni Renard n’aimez Mallarmé, mais rien ne m’empêchera
de le considérer comme un étonnant artiste »... Il fait des vœux pour écrire d’une manière aussi achevée, mais de sa vie il n’a pu
écrire une phrase qui l’eût satisfait : « Une maladresse native, une nature à la fois impatiente et lourde, l’horreur des transitions
et de tous les artifices indispensables au discours, et en général l’absence d’une certaine subordination amoureuse de l’artiste à
son instrument qu’il faut savoir au moins feindre, me font considérer que je ne serai jamais un écrivain »...
Shanghai 26 février
1897
. Il a quitté Fou-Tcheou, remplacé par un industrieux corrompu. Il est heureux que l’
Agamemnon
n’ait pas déplu, « et que les deux mains gauches d’un traducteur du moins fervent ne t’aient pas paru déshonorer un ouvrage
haut entre les plus sublimes. Quant à l’obscurité que le lecteur y trouve, ou à l’agrément et au profit qu’il en retire, j’avoue que
le souci m’en est aussi étranger que l’idée de famille l’est au poisson en train d’arroser ses œufs : au rut taciturne et diligent
duquel le travail de l’écrivain ne fait pas une mauvaise comparaison. Cette rhétorique n’est-elle pas saine qui fait employer un
mot non pas précisément pour le sens qu’il peut avoir, mais parce qu’il paraît faire bien, et créer la lacune que seul il comble ?
C’est au lecteur de s’y reconnaître comme il peut, ou de mettre le bouquin aux lieux, l’ayant perforé d’une ficelle »... Il dit ses
réserves quant à la réalisation scénique : « La transformation d’une âme intéresse des forces aussi profondes que celles de sa
création, et il y faut un contact personnel, une longue et intime communion à laquelle un spectacle ne suffit pas [...] La seule
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