18
23.
[GUILLERAGUES
(Gabriel Joseph de Lavergne de)].
Lettres d’amour d’une religieuse portugaise, escrites au
chevalier de C. officier françois en Portugal.
À La Haye, chez Corneille de Graef, 1682. Petit in-12, 192 pp.,
veau brun granité, dos à nerfs cloisonné et fleuronné, reliure un peu frottée avec coiffe supérieure usagée,
déchirure sans manque au feuillet B
3
(
reliure de l’époque
).
600/800
« É
dition
rare
»
des
célèbres
L
ettres
portugaises
(La Rochebilière). Sur les deux exemplaires figurant au CCF, tous
deux conservés à la BnF, l’un est décrit comme comportant un frontispice gravé. Cette planche semble absente des
autres exemplaires connus, dont celui de La Rochebilière.
L’édition originale de ce roman épistolaire parut en 1669, et rencontra immédiatement un vif succès, le terme de
« portugaise » passant même dans le langage courant au sens de lettre tendre, par exemple sous la plume de madame
de Sévigné. Ce succès justifia plusieurs rééditions complétées dès 1669 de plusieurs textes anonymes : deux séries de
réponses et un complément, ce dernier probablement par Adrien-Thomas Perdou de Subligny.
La présente édition comprend l’ensemble de ces textes, soit : les 5 lettres du roman original (numérotées 8 à 12), les
7 lettres du complément (numérotées 1 à 7), et les 2 séries de réponses (11 lettres).
P
armi
les
plus
belles
pages
et
les
plus
fortes consacrées à
la
peinture de
l
’
amour
.
Mariane, une religieuse délaissée
de son amant, lui écrit des missives bouleversantes peignant avec naturel « cette conquête de la lucidité obtenue par
le sacrifice progressif de toutes les illusions de l’amour » (Frédéric Deloffre et Jacques Rougeot).
U
ne œuvre novatrice
longtemps demeurée unique
en
son genre
.
U
n des sommets du roman épistolaire
,
les
Lettres portugaises
reposent sur une intuition géniale fondant un genre dont
les ressources ne seraient vraiment reconnues et utilisées qu’au
xviii
e
siècle. Peignant la vie à la première personne
et au présent, selon une technique entièrement nouvelle, ce roman revêt dans la littérature une importance capitale
par l’accent de vérité qui le caractérise et qui toucha tant de lecteurs dans une époque lassée des conventions
romanesques artificielles, se découvrant une vraie curiosité pour la vie réelle.
L
es
lettres
de
M
ariane
sont
l
’
action même
:
donnant à voir des sentiments qui évoluent au fil de la plume, elles
reproduisent la durée du vécu, et, contrairement à ce qui se rencontrait auparavant, ne constituent pas le simple récit
de faits extérieurs et antérieurs.
E
lles
préservent
la
spontanéité des
sentiments
,
jusque dans
leur désordre
,
par un style oral et naturel à la première
personne qui épouse leur mouvement sans pour autant s’altérer. Alors que le classicisme naissant tendait à
fragmenter le discours et raccourcir les phrases, les lettres de Mariane conservent des phrases longues mais pour
autant non balancées selon le rythme des périodes savantes du style baroque ornemental.
L
e
premier
exemple
d
’
une
complète
identification
de
l
’
auteur
à
son
personnage
. Technique littéraire d’une
étonnante modernité plaçant l’œuvre hors de l’opposition entre baroque et classique, elle permet l’élaboration
d’une vraisemblance absolue en effaçant complètement l’auteur derrière son personnage, en dissimulant l’art et
en supprimant tout intermédiaire entre le réel et le lecteur. Les imitateurs de Guilleragues ne conservèrent de son
œuvre que les éléments superficiels pour des badinages mondains, et il fallut attendre Jean-Jacques Rousseau pour
retrouver dans certains passages de
La Nouvelle Héloïse
cette technique d’identification de l’auteur et du personnage
(Saint-Preux écrivant à Julie).
U
n
des
plus
célèbres
mystères
littéraires
:
le naturel des sentiments exprimés, la technique épistolaire effaçant
l’auteur, et la publication anonyme, amenèrent les contemporains à crurent à l’authenticité des lettres. On se persuada
bientôt que le comte de Chamilly, qui avait servi au Portugal à cette époque, était le destinataire des lettres – le duc
de Saint-Simon y croyait. Quelques sceptiques comme l’écrivain et avocat Gabriel Guéret (1641-1688) ou plus tard
Jean-Jacques Rousseau, ne voulurent l’admettre, mais l’idée de l’authenticité s’était bien ancrée dans les esprits
et le dix-neuvième siècle crut même identifier la religieuse portugaise avec une Mariana Alcoforado qui vécut au
xvii
e
siècle au couvent de la Conception de Béja. Il fallut attendre une période récente pour que la critique s’accorde
généralement sur une attribution au vicomte Guilleragues, d’ailleurs nommé dans le privilège de l’édition originale.
É
crivain
,
magistrat
et
diplomate
ami
de
R
acine
,
le
vicomte
de
G
uilleragues
(1628-1685) fut un des personnages
importants de la vie littéraire littéraire et mondaine du Grand Siècle : avocat puis président de la Cour de Aides de
Bordeaux, il devint secrétaire du roi, et, en 1675, fut chargé de la
Gazette de France
. Nommé ambassadeur en Turquie
en 1677, il y séjourna de 1679 à 1685 et mourut juste après son retour.
Secrétaire du prince de Conti puis du duc de Foix, fidèle de madame de Maintenon et d’Henriette d’Angleterre, il
fréquentait les salons, notamment de madame de Sévigné et de madame de La Sablière, où il rencontrait Boileau,
La Rochefoucauld et surtout Racine avec qui il se lia d’amitié. Outre les
Lettres portugaises
, il écrivit également des
lettres et des poèmes galants (
Valentins
).