26
* Carnet 6 des « g
des
vacances 1945 » (93 p.). « La jeune fille qui aime un homme marié vient de s’asseoir à son piano pour
jouer, en pensant à lui. Il va être onze heures du soir. Les fenêtres de la villa des M. sont ouvertes comme les nôtres et l’on entend
sa mère la gronder. Est-ce qu’elle se doute de quelque chose ? [...] La voix s’élève en tempête et les fenêtres se ferment avec
fracas, mais comme si rien ne se passait, le nocturne poursuit son ramage derrière les branches du tilleul qui nous sépare. Toutes
ces scènes et ces remarques, pendant une lecture que je fais à Élise et qui la ravit sur le P. Malebranche »... « César, Michel-Ange
avaient beau aimer les beaux hommes, qui fut plus viril qu’eux ? Dans leur personne, dans leurs œuvres. Aujourd’hui, nos
garçons, même quand ils aiment les femmes sont plus femme qu’elles par le mouvement de leurs hanches et l’intempérance de
leurs gestes. S’aiment-ils entre eux, ils ne sont même pas des femmes et ils ne sont plus des hommes, ils ne seront plus jamais
rien qu’on puisse nommer dans aucune langue sans mépris »... « Aie le respect de tes génitoires comme de tes yeux »... « Eric.
Vous et moi, c’est autre chose : un engagement du cœur et une familiarité qui me fait souvent oublier le respect que je vous
dois parce que je vous tiens pour un complice. La maladie est l’école de la mort. L’oubli se referme sur vous si vite »... « Je n’ai
jamais pu songer à l’amour que mon corps sain. Dès qu’il porte la moindre égratignure, la moindre fêlure, je m’en détourne »...
« Tu dis bien, on s’y habituera comme le sage à s’asseoir sur son lotus. Je parle de la bombe »... « Mes loisirs de convalescent je
les emploie à classer mes lettre, à en détruire beaucoup, ce qui ressemble à un examen de conscience »...
* Carnet 8, du 6 novembre au 22 décembre 1945 (88 p.). « Je sens tous les maux à la fois ; ce n’est pas seulement une menace ;
ils me sont présents. Je vois Carya morte. Je vois la paralysie s’emparer de moi ou d’autres bourreaux »... « Rien de plus difficile
à reconnaître qu’un beau garçon à une époque divine. Ils sont tous pareils »... « La douleur entre parfois dans votre chair même
par l’âme. On ne sent tant de maux dans chaque parcelle de son corps parce qu’on n’en est plus distrait par le concert de l’esprit
qui a cessé tout d’un coup »...
61.
Marcel JOUHANDEAU
. Manuscrits autographes pour
Carnets de Don Juan
, [vers 1940-1948] ; 360 feuillets
petit in-4, la plupart écrits sur une face seulement, en 13 chemises, couverture cartonnés titrée
Carnets de Don
Juan. Le minotaure et divers
.
1 200/1 500
Bel ensemble de brouillons et de manuscrits de travail pour les
C
ARNETS DE
D
ON
J
UAN
, œuvre intime où Jouhandeau
explore divers aspects et épisodes de son homosexualité. Les
Carnets de Don Juan
, « par l’auteur du
Traité de l’abjection
»,
firent l’objet d’une seule édition anonyme du vivant de l’auteur (Paris, P. Morihien, 1948).
Le présent ensemble comprend des brouillons non foliotés, et des manuscrits, certains chiffrés : on relève plusieurs séries
de numérotation lacunaires. Jouhandeau a barré au crayon rouge un grand nombre des feuillets, indiquant par là qu’il a repris
ailleurs ce qu’il avait écrit. On y trouve, par exemple, sur deux pages, une version intermédiaire du récit que l’on connaît sous
le titre « Le Centaure de Bâle ». En voici la conclusion, lourde et obscure par rapport à ce qu’on lit dans les
Carnets
: « Mais la
merveille, ce fut, levant les yeux, comme la tête du Cheval se cachait derrière la poitrine de l’Homme, d’apercevoir sur le mur
blanchi à la chaux, grâce à la complicité des ombres conjuguées de l’Homme et du Cheval, mieux qu’en imagination, en réalité
le Centaure lui-même »...
La plus grande partie de cet ensemble n’est pas barrée, et l’on peut présumer qu’elle est restée inédite. Des réflexions sur la
moralité chrétienne et la sexualité, et l’amour dans sa vie quotidienne, y dominent. Il est très souvent question de son épouse
Élise, et de ses amis Louis et Jean. Nous n’en citerons que quelques fragments.
« Quelqu’un lui a dit un jour (c’est P.B., l’acteur) : – Tout le monde sait que vous êtes sans pitié même avec vous.” Je porte
en moi certains penchants secrets dont elle admettait l’existence, avant de me connaître et je crois même qu’elle est entrée dans
ma vie, surtout séduite par mon drame, attirée par la forme qu’il prenait. Loin de se montrer intransigeante à l’égard de mes
faiblesses, tout le temps que nous étions libres vis-à-vis l’un de l’autre, elle s’est plu même à les flatter la première et rien de ce
qu’on a pu lui dire de ma “nature” ne l’a détournée de moi, ne l’a fait hésiter à devenir ma femme, mais dès qu’elle le fut, pour
mieux me morigéner, s’ériger devant moi chaque jour davantage en juge sévère et impitoyable implacable la moins susceptible
de composition, pas d’illusion à me faire ; avec elle, comme avec les tyrans, je n’ai de ressource que dans la dissimulation, dans
le mensonge [...]. Il ne nous est possible de vivre en paix ensemble que si elle ignore “le monde de sentiments et de sensations”,
où je me meus, dont je ne saurais me passer, sans périr »...
« Je ne me suis jamais permis ni de renoncer à “mon Péché” ni de m’habituer non plus à lui et ce qui me caractérise à la
fin, ce n’est peut-être que ce balancement harmonieux entre le Bien et le Mal, que cette part mesurée que j’ai su faire à l’un
et à l’autre, au Meilleur et au Pire, comme on échappe à un double Danger, aussi bien aux déformations du Vice qu’à celles
de la Vertu. Ainsi ai-je pu demeurer humain dans le plus sensible équilibre [...]. Qui m’approuvera ? Qui osera me donner en
exemple ? Il appartient à si peu d’hommes de porter leur corps et leur âme, comme moi, familier et solennel, à travers Cieux et
Enfers, aussi prompt à toutes les hardiesses que justifient la ferveur et l’enthousiasme qu’éloigné de toute compromission avec
la lâcheté, la honte ou le dégoût »...
« 11 Sept. [40
biffé
] mercredi. Retour de L. Nuit passée entre lui et Élise à ne pas dormir. Fatigue aujourd’hui. Ce que son
retour de Suresnes m’apporte de tristesse. Grand Dieu, qu’ai-je fait de moi ? Tomber entre les mains de ce petit garçon qui me
traite quand nous sommes seuls comme un dieu et dès qu’il y a du monde, comme un paquet. [...] Dimanche. Luxe de posséder
un être, un être à soi, chez soi que l’on peut voir sans cesse, toucher, dont on dispose comme d’un secret, comme d’un objet,
comme d’une image, comme d’une statue et il n’y a pas de chef-d’œuvre qui vive, qui bouge ainsi, qui s’habille, se déshabille
devant vous, qui parle. Il va, vient nu, à demi nu, chante, raisonne, rit, sourit autour de la table du soir au matin, du matin au
soir, projetant sur votre page son ombre, en même temps qu’il éclaire, illumine tous les gestes que vous faites, votre visage – au
passage, votre corps et ses replis cachés, votre âme ; il est leur Soleil. Astre à votre usage qui occupe la chambre et le regard ; il a
juste la mesure qu’l faut pour s’y mouvoir aisément : c’est une danse privée que ses moindres démarches et comme une fresque
toujours nouvelle qu’il décrit le long des murs ; et tout d’un coup – cesse la sarabande ; de marbre, il se rassemble, s’immobilise
quelque part et s’endort dans votre vie »...




