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les collections aristophil
1096
MIRABEAU Victor de Riquetti, marquis de
(1715-1789)
économiste, « l’Ami des hommes », père du grand orateur
de la Révolution.
L.A.S. « Mirabeau », Marseille 17 juin 1744, au marquis de
CAUMONT en son château de Caumont ; 2 pages et demie
in-4, adresse (petits manques au feuillet d’adresse par bris
du cachet).
400 / 500 €
Jolie lettre gourmande et poétique.
« Je ne gouteray point du tout [...] les motifs de consolation que vous
me présentés pour le Périgord, le suc des perdrix et le gout des trufes
se proportionnent presque entièrement à mon égard à la compagnie
qui m’aide à les découvrir, ma philosophie me servira mieux en
me disant que tout ce qui est est bien ». Mais il ne dédaigne pas la
bonne chère : « cest un talent que cette sorte de gout »… Il évoque sa
découverte sur PÉTRARQUE, dont il lit peu les commentateurs, dont
Tassono, mais est ravi « d’être de la secte tassonienne au sujet de la
datte de l’amour du seigneur Pétrarque [...]. Les bizarres assemblages
de fable, de galanterie et de religion qui nous choquent si fort, se
sont je pense plus maintenus chez les italiens que parmy nous, pour
moy ils me divertissent », et il cite des vers de l’ARIOSTE, avant de
faire allusion à sa « petite ode », défendant son usage des mots
d’Érèbe et de Castalie : « nous ne sçaurions trop enrichir notre langue
d’expressions poétiques. Rousseau qui le premier élargit ses entraves
en ce genre ne s’en est pas mal trouvé [...], c’est aux conquérants à
étendre leurs frontières »…
1097
MIRABEAU Honoré-Gabriel de Riquetti, comte de
(1749-1791)
le grand orateur des débuts de la Révolution.
MANUSCRIT autographe (fragment), [
Le lecteur y mettra
le titre
, Amsterdam 1777] ; 4 pages in-4 (quelques petites
corrosions d’encre).
3 000 / 5 000 €
Fragment de sa défense de la musique instrumentale.
[Dans cette brochure anonyme,
Le lecteur y mettra le titre
(« Londres
1777 », 96 pages), Mirabeau défend en particulier la musique du
violoniste, compositeur et chef d’orchestre napolitain Ignazio
RAIMONDI (1735-1813), dont le nom est ici écrit en clair (il sera
réduit à son initiale dans le pamphlet). Le manuscrit présente de
rares ratures et corrections. Son texte correspond à celui du milieu
de la p. 17 jusqu’à la première ligne de la p. 24 de l’imprimé, avec des
variantes mineures, et des lignes non retenues dans la version éditée.]
Il faut se poser les questions suivantes : « La musique est-elle un art
aussi frivole, aussi borné, aussi inutile qu’affectent de le penser ceux
qui ne la connoissent point ? La musique instrumentale peut-elle
exprimer des passions et exciter des sensations déterminées ? Est-il
possible de faire une bonne composition de musique instrumentale,
sans s’être proposé de peindre un objet déterminé ? Quelle est la
différence de l’art du Poëte à celui du musicien ? Quelle est celle
des sensations qu’ils excitent ? Que se doivent-ils l’un à l’autre ? Que
peuvent-ils indépendemment l’un de l’autre ? Ne peut-on pas soutenir
que les bornes de la musique instrumentale sont moins resserrées
que celles de la musique vocale ? »…
Mirabeau rappelle le rang égal de la musique, la poésie et la danse,
dans la Grèce antique (Strabon, Plutarque), et, dans quelques lignes
non retenues, constate que Platon admet « des musiciens dans sa
république dont il bannit les poëtes. Il savoit que le triomphe de
ceux-ci est d’inspirer ou d’enflammer les passions que Pithagore
appaisoit par le son de sa lyre » (avec note renvoyant à Sénèque,
De ira
). Il cite aussi le décret des éphores bannissant Timothée le
Milésien pour avoir ajouté des cordes à la lyre… Suit ce paragraphe
intéressant, resté inédit : « Les Hebreux qui tenoient du ciel même
leurs loix et leur culte, tout l’Orient, la sage Egypte, et la Grèce
orgeuilleuse employerent à l’envi la musique à fixer dans la mémoire
des événemens mémorables ou d’importantes maximes, à élever
l’ame par les émotions des sens jusqu’à l’adoration de la divinité. Les
Lévites portoient au dieu d’Israel leurs hommages dans cette langue
universelle à l’usage de tous les êtres sensibles ; les mages de Perse
et les ignicoles invoquoient le soleil au son de leurs lyres d’argent, le
Brachmane, saluoit l’aurore sur les bords du Gange par des chants
solemnels. Hermès Trismégite, Orphée, le dernier Zoroastre, tous
les fondateurs de sociétés, tous les instituteurs de religions ont eu
recours à cet art enchanteur pour accréditer leurs leçons et leurs
dogmes ; sans doute ils en connoissoient l’irrésistible empire »…
1098
MIRABEAU Honoré-Gabriel de Riquetti, comte de
(1749-1791) le grand orateur des débuts de la Révolution.
L.A.S. « Mirabeau fils », [Vincennes] 1
er
avril 1780, au marquis de
MARIGNANE ; 2 pages in-4 (brunissure sur un bord ; portrait
gravé joint).
2 000 / 3 000 €
Belle lettre du donjon de Vincennes à son beau-père pour obtenir
sa libération.
[Incarcéré depuis 1777 au fort de Vincennes, sur lettre de cachet par
ordre de son père, après s’être enfui avec sa maîtresse Sophie de
MONNIER, Mirabeau implore la clémence du père de son épouse
bafouée, seule personne avec sa fille à pouvoir lui accorder sa mise
en liberté.]
Une première démarche, l’année précédente, lui avait valu « de votre
part une vive réprimande que j’ai pu mériter à plus d’un égard ».
Il reconnaît ses torts, « des passions, que la jeunesse rendoit trop
violentes », et il ne peut que demander le pardon et promettre de
s’en tenir à une « conduite expiatoire ». Il invoque le lien qui unit leurs
deux familles, qui, il l’espère, lui laisseront une nouvelle chance de
se mieux comporter : « Je n’ai pas cru, je ne puis croire encore que
deux familles aussi nobles par leurs principes que par leur naissance,
composées de gens pleins de vertus, d’humanité et d’honneur
s’unissent constamment pour condamner à la mort civile et à la mort
physique un homme qui leur tient de près, qui a mal fait sans doute,
mais qui leur crie à toutes deux : je veux mieux faire ; mettez moi
à portée de mieux faire. C’est le plus beau des droits de l’homme
généreux que la clémence. C’est peut-être le plus dur à invoquer
pour ceux qui se sont mis dans le cas d’en avoir besoin. Mais je ne
calcule plus d’après ce qui est agréable ou triste. Je ne considère
que ce que je crois de mon devoir ; et certainement il est de mon
devoir, de vous manifester mon repentir pour ce que j’ai de torts trop
réels, et de vous montrer en implorant votre secours combien j’ai
pour vous d’estime et de respect. Solliciter le pardon des hommes,
c’est les traiter comme Dieu même, et Dieu ne le refuse jamais à
ceux qui le lui demandent, il a prescrit aux humains de l’accorder
jusqu’à soixante et dix sept fois sept fois. Je ne le demande pas
entier, Monsieur ; je voudrois ne rien avoir gratuitement ; je voudrois
que vous me missiez dans le cas de le mériter, de le conquérir ; je
voudrois que vous m’arrachassiez à la mort, que vous me donnassiez
le moyen d’employer honorablement et vertueusement ma vie ;
que vous ne me rendissiez toutes vos bontés que lorsque j’aurois
fait des premières d’entr’elles cet usage convenable et réparateur ».
Sa santé est mauvaise et il ne peut se soigner en prison : « Les deux




