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Littérature
a
dèle
écrit à son fils « après une longue conversation que ton père vient d’avoir avec moi […] Ton père dit qu’avec sa vieille expérience
du théâtre et du public il est impossible qu’un drame morcelé fait sur un livre aussi connu que
Les Misérables
réussisse, qu’au voyage en
Belgique quand vous discutiez le drame il avait toujours été entendu qu’il finirait à la mort de Jean Valjean, qu’il se souvient qu’en effet
C
Hilly
[directeur de l’Ambigu] ayant écrit les obstacles que soulevait la censure vous avez tenu conseil et décidé que vous n’enverriez
à la censure, comme ballon d’essai seulement, la partie du drame la moins inquiétante pour le gouvernement et que ce n’est qu’à la
dernière extrémité et contraints que vous eussiez consenti à ne mettre en scène qu’un tronçon du roman. De plus le public parisien est
un public pénétrant et délicat qui eut rétabli les véritables figures des personnages forcément déguisés et leur eut ôté leurs masques, ce
n’est pas les auteurs de la pièce qu’il eut fait responsable de ces substitutions, mais bien le gouvernement dont il sait le despotisme – à
l’étranger c’est différent […] On ne veut pas d’adoucissement et de variante aux personnages créés par la lecture du roman et qu’on tient
à retrouver. […] l’auteur a les coudées franches à l’étranger. L’exigence du spectateur est toute simple »… Quant à l’accueil frileux de
sa pièce par les directeurs de théâtres étrangers, « ce n’est pas près d’eux qu’il faut réussir mais près du public. Songe mon Charles au
retentissement de ton nom, au retentissement des
Misérables
et au retentissement qu’aura votre pièce et quelle responsabilité tu prends
en la faisant représenter dans des conditions redoutées par ton père. Rêve ce que serait un échec de la pièce après le succès sans précédent
du roman. C’est ton avenir que tu engages dans cette partie ». Les engagements ayant été pris avec des directeurs de théâtre impatients,
les répétitions devront débuter dès novembre, mais, dans son état actuel, la pièce est entièrement à réécrire. Meurice, occupé avec une
autre pièce, ne peut aider Charles dans ce travail laborieux, et son père l’invite à venir le retrouver immédiatement ; Adèle rapporte
les propos de Victor : « nous nous mettrons le jour de ton arrivée au travail, je n’écrirai rien bien entendu du drame, mais en dirigerai
le plan, en reverrai les difficultés et serai enfin ton directeur permanent. Il y a ici des copistes et la pièce étant copiée au fur à mesure
qu’elle sera écrite pourra être terminée le 25 novembre. Voilà une offre mon Charles, qui à ta place me transporterait car il est évident
qu’une pièce maintenant
Les Misérables
dans leur réalité absolue est d’un succès certain et indiscutable », sans compter la responsabilité
de « faire revivre
en chair et en os
l’œuvre la plus importante de ton père »…
V
iCtoR
H
ugo
prend alors la plume pour rectifier : « Ta mère, mon Charles, me donne sa lettre à lire, je la trouve excellente ; seulement
il y a une petite méprise ; je ne crains pas que tu fasses jouer à l’étranger le drame
déguisé
, ce n’est nullement ta pensée, mais
inachevé
. Là
est le péril. Un commencement de drame n’est pas un drame, il faut au public une émotion complète ; le commencement, le milieu et la
fin. Il est impossible que l’infaillible sens dramatique de Paul
m
euRiCe
ne soit pas de ces avis. Meurice est le meilleur des collaborateurs ;
mais si
François les Bas-Bleus
l’accapare, viens ici. Je te conseillerai pour les larges et nécessaires amputations à faire dans le livre, et en
quinze jours, tu écriras ton drame. Je t’embrasse, mon Charles ».
Adèle termine : « Ton père entre pour me dire qu’il est bien entendu que ce n’est que dans l’impossibilité où serait Meurice de
travailler avec toi qu’il s’offre à le remplacer et que Meurice conserve tous ses droits ».




