Lot n° 6

BERGAMÍN (José). Lettre signée à Élie Faure. Paris, 31 mai 1937. 1 p. 1/2 in-folio dactylographiée, en-tête armorié imprimé du Conseil pour l'expansion de la culture espagnole à l'étranger.

Estimation : 100 / 150
Adjudication : 180 €
Description
→ Républicain engagé, d'une haute stature intellectuelle et morale, l'écrivain José BERGAMIN résidait alors à Paris comme attaché culturel à l'ambassade de la République espagnole en guerre. Il y noua de nombreuses relations avec des intellectuels français comme André Malraux. À la victoire de Franco, il partit pour un exil de près de vingt-cinq ans.

♦ Soutien indéfectible de la République espagnole en guerre, Élie Faure présidait le Groupe des amis de l'Espagne depuis 1934 et son engagement en faveur de l'insurrection révolutionnaire des Asturies réprimée par les troupes coloniales de Franco. Il publia nombre d'articles sur la situation espagnole, dont « À propos du personnalisme », en avril 1937 dans la revue Europe. Cet « essai », dédié à José Bergamin, répond à un article du philosophe Emmanuel Mounier, directeur de la revue Esprit, intitulé « Espagne, signe de contradiction ». Élie Faure réunit en 1937 ses articles consacrés à la guerre d'Espagne dans un recueil intitulé Méditations catastrophiques.

« J'ai lu votre essai, mais je ne connais pas la réponse de Mounier à laquelle vous faites allusion. Avant tout, je veux vous rassurer : il n'y a rien de blessant pour moi dans votre travail, au contraire, et j'ai interprété votre dédicace comme vous me le confirmez maintenant : comme un appel du cœur. Et c'est ainsi que je vous en suis reconnaissant. Comme je vous suis reconnaissant de tout cœur pour votre amitié qui vous porte à m'estimer bien meilleur que je ne suis.
Votre amitié espagnole.
Je vous en suis si reconnaissant qu'il me semblait presque inutile de vous le dire. Comme je vous l'ai dit, j'ai lu votre Essai. Je dois vous dire loyalement que dans l'ensemble je ne suis peut-être pas d'accord avec vous sur la manière dont vous mettez au point la question. Mais pour ce qui est de votre anticléricalisme, je le suis entièrement. Et surtout pour ce qui est de la violence passionnée avec laquelle vous exprimez un sentiment que je partage. Et plus profondément encore que vous-même. Car pour moi – croyant – est encore plus douloureuse l'attitude de lâcheté morale de tant de catholiques ici. Comme partout. Et le plus terrible pour moi, ce n'est pas l'attitude officielle de l'Église, du Vatican politique et de toute la pourriture immorale dont il s'alimente, le plus terrible est l'attitude de certaines minorités de catholiques conscients vis-à-vis de l'Espagne. Celle du manifeste auquel vous faites allusion. Comment ne le sentirais-je pas comme vous, mon ami ! Lorsque j'ai lu ce manifeste, la honte m'a fait monter le sang au visage [le manifeste publié dans La Croix, cosigné par des personnalités telles Mauriac, pour dénoncer Guernica mais en soulignant la foi catholique des victimes et en ne prenant pas parti pour l'un ou l'autre camp]. Exactement pour les mêmes raisons que vous. Et à Mounier aussi, je dois vous le dire ; car lorsque je commentais ce manifeste avec des amis, ceux-ci me dirent que je m'étais rencontré avec lui sur ce point. Aussi sur ce point. C'est pourquoi ce que je regrette le plus est que cet incident dont vous me parlez ait eu lieu précisément avec Mounier, qui est un des rares, des très rares, qui ait une attitude libre, décidée et loyale avec nous en ce moment.

Enfin, mon ami, je veux que vous me sachiez toujours véritablement reconnaissant.
Et sachez aussi que quelque grande que soit votre répugnance pour le cléricalisme, elle n'égalera jamais la mienne. Je sais qu'il est difficile de séparer l'Église du Christ de tout ceci dont se servent ses représentants pour la masquer et la trahir. Ma propre foi, et mon espérance, souffrent des transes amères pour se défendre. Il y aurait tant à dire là-dessus.
Je serai toujours plus proche d'un sceptique ou d'un incrédule de cœur que d'un catholique sans cœur. Vous le savez. Et c'est pourquoi je reste véritablement votre lecteur et ami reconnaissant dans notre Espagne... »

▬ Joint :
• Faure (Élie). Brouillon autographe signé de la lettre (s.l., mai 1937) à laquelle José Bergamin répond ci‑dessus. Élie Faure demande à celui-ci si son « essai » d'avril 1937 l'a blessé, fait une digression sur Cervantès et Pascal, rappelle le fonds chrétien de sa personnalité, et explique sa réaction au manifeste catholique de mai 1937, en ajoutant :

« Comment ! Il a fallu attendre Guernica pour que les catholiques français s'émeuvent ! Nos amis pourront vous dire que dès les massacres d'Oviedo [lors de la répression de l'insurrection ouvrière des Asturies en 1934], j'ai participé aux meetings de protestation contre les bourreaux du peuple espagnol. Ce n'est pas ma faute si, parmi ces bourreaux on compte tant de prêtres et de cléricaux. Je me souviens d'un mandement de l'évêque de León... paru pour anathématiser les [révoltés] des Asturies, qui est bien la chose la plus antichrétienne qu'il m'est jamais été donné de lire... » (4 pp. 1/2 in-folio).

• Albornoz (Alvaro de). Pièce signée en qualité d'ambassadeur d'Espagne en France. Paris, 1er août 1936. Laissez-passer valable sur le territoire de la République espagnole, délivré à Élie Faure, « gran escritor ». Celui-ci partait visiter le front avec sa traductrice espagnole Margarita Elken, militante socialiste, et faire une conférence à Madrid.
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