Lot n° 8

BESNARD (Albert). 2 lettres autographes signées à Élie Faure. 1905.

Estimation : 100 / 150
Adjudication : Invendu
Description
♦ Acrimonie passagère du peintre, sur un malentendu concernant la loterie organisée par Élie Faure en faveur des familles des révolutionnaires russes tués lors du « dimanche rouge » (22 janvier 1905).

▬ [Paris], 19 juin 1905. « Vous me demandez une réponse qui ne laisse pas que d'être fort embarrassante. Je croyais que c'était une affaire finie avec la tombola [organisée par Élie Faure en faveur des révolutionnaire russes] tandis que maintenant vous me demandez la permission de vendre cette tête. Je vous avouerai qu'après avoir couru les chances d'une tombola, il m'est très désagréable d'affronter celles des marchands. Je ne sais même pas si j'en ai le droit. Je ne le crois pas, attendu que j'ai promis de ne vendre, cette année, aucun pastel ou peinture en dehors de mon marchand de tableau.

Et puis je ne comprends pas grand chose à cette affaire qui a commencé par une odieuse tombola et qui va finir par un ridicule marchandage. Pour me résumer et vous guider vous-même, sachez que si vous vendez cette tête moins de quinze cents francs vous me désobligerez beaucoup et à tel point que jamais, jamais je ne donnerai une œuvre à aucune tombola, eût-elle pour objet d'empêcher l'effondrement complet de la Russie.

Merci pour vos chaleureuses paroles au sujet de mon exposition [tenue du 9 juin au 9 juillet 1905 à la galerie parisienne de Georges Petit], excusez le ton de ma lettre (écrire est pour moi le supplice), et recevez l'expression de mes meilleurs sentiments... »

▬ S.l., 22 juin 1905. « Je vois par votre lettre que je vous ai peiné en donnant aux termes de la mienne un accent qui a pu vous faire croire à une amertume qui n'était que de l'humeur passagère. Je vous fais toutes mes excuses. Acceptez pour les braves gens dont vous faites le soutien moral, cette petite somme, et me donnerez ainsi la joie de coopérer à votre œuvre... »

▬ Joint :
• Une lettre autographe signée de l'épouse d'Albert Besnard à Élie Faure (s.l., « mardi » 20 juin 1905) : « Mon mari me charge de vous faire parvenir pour les blessés russes cette modeste offrande de 50 fr. et de vous dire son regret. Le pastel que vous avez bien voulu nous renvoyer, étant une étude pour un portrait, aurait été [de fait] peu avantageuse, et seulement destinée à la loterie qui n'a a pas pu profiter... L'exposition de mon mari a vidé son atelier pour un temps, et cette tête était la seule chose, peu agréable, il est vrai, mais dont il était satisfait, qu'il pût distraire au moment... »

• Le brouillon autographe de la lettre d'Élie Faure (s.l., 20 juin 1905) en réponse à celles du peintre et de son épouse des 19 et 20 juin 1905 :

« Mon cher maître, à mon grand regret, il m'est moralement impossible d'accepter les 50 fr. que vous avez bien voulu m'envoyer. Il y a évidemment un quiproquo et je m'en étais aperçu à une phrase de votre lettre qui qualifiait l'odieuse tombola don je m'occupe – pas pour mon plaisir, croyez le bien. Les fonds recueillis n'iront pas, comme vous paraissez le croire, aux blessés russes. S'il s'agissait de la guerre [russo-japonaise], je pense en effet qu'il serait odieux de secourir les blessés russes sans penser aux blessés japonais.

Les Japonais ont droit à une sympathie égale à celle que nous devons aux Russes, pour l'excellente et unique raison qu'ils sont aussi des hommes.
J'ajoute que le monde artistique leur doit même une sympathie particulière ; vous savez aussi bien et mieux que moi ce qu'ont appris d'eux les plus grands peintres du xixe siècle. Mais, je le répète, il ne s'agit pas de la guerre. Il s'agit de la Révolution, et c'est là qu'est le quiproquo.

Les fonds de notre tombola iront secourir les victimes du tsarisme, les femmes et les enfants des fusillés du 22 janvier.

Vous me disiez dans votre lettre d'hier que vous ne donneriez pas même à une tombola ayant pour objet d'empêcher l'effondrement complet de la Russie. Tout dépend du point de vue ; je crois pour ma part que les vrais amis de la Russie sont ceux qui travaillent à la débarrasser de ses parasites, et non ceux qui cherchent à consolider le joli régime qu'elle subit... »
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