Description
► Très longue et importante lettre scientifique, sur Buffon, sur ses voyages et les spécimens qu’il en a rapportés, ses publications à venir, et sur les travaux de plusieurs naturalistes européens.
Docteur en médecine et naturaliste renommé, l’Allemand Pierre-Simon PALLAS (1741-1811) fut désigné en 1768 par l’Académie des sciences de Saint-Pétersbourg pour faire partie d’une grande expédition scientifique à travers la Sibérie chargée d’observer le passage de Vénus. Son périple, qui dura six ans, le mena des bords de la mer Caspienne jusqu’au lac Baïkal et aux confins de la frontière chinoise. Il en ramena une moisson de spécimens de plantes et d’animaux, et un grand nombre d’observations curieuses et intéressantes sur les différents peuples de la Russie. Ses Voyages en différentes provinces de l’Empire de Russie et dans l’Asie septentrionale en sont un remarquable témoignage, ainsi que de nombreuses publications d’histoire naturelle.
Jean (Johann) HERMANN (1738-1800) était un professeur réputé d’histoire naturelle et de médecine à Strasbourg ; ses collections sont à l’origine du Museum d’histoire naturelle de Strasbourg.
C’est par un heureux hasard, grâce à son étudiant Sokoloff, qu’il peut entrer en relation épistolaire avec Hermann, dont les solides connaissances scientifiques et la grande réputation sont parvenues jusqu’à lui. Il est prêt à lui rendre service, dès maintenant et surtout quand il sera revenu dans sa patrie. Il n’est pas en relation amicale ni épistolaire avec Beckmann, mais il a appris que Hermann était en fait l’auteur de ses critiques sur l’Ornithologie de BUFFON [dans la Physikalisch-ökonomische Bibliothek de Johann BECKMANN], et promet de garder là-dessus le secret.
Il reconnaît volontiers les remarquables mérites de Buffon dans sa Zoologie, et a été le premier parmi les étrangers à le couvrir de louanges ; avant même de lire la critique de Hermann, il avait noté plusieurs points d’accord avec lui. Depuis longtemps déjà se montrait dans les écrits de Buffon une aversion pour les méthodiques (principalement de BRISSON), non de la méthode, du moins naturelle, parce que dans la dissertation De la Dégénération des animaux, dans laquelle il s’est souvent contredit lui-même, on le voit critiquer les méthodes artificielles qui nous étouffent, bien qu’il ne distingue pas la méthode naturelle et celle qu’il a justement reconnue lui-même. Du reste, il est facile de voir, d’après l’Ornithologie, que les travaux remarquables de DAUBENTON, en fournissant d’importants matériaux, ont contribué pour beaucoup à la renommée de l’ouvrage sur les tétrapodes.
Il y a dans l’Ornithologie de nombreuses erreurs, comme pour le Tetras lagopède des Alpes, très certainement unique dans les Alpes et dans la région arctique du monde boréal, et même partout, qu’il a proposé, avec une étonnante précision et le sens de la nouveauté, sous un quadruple nom. (« Me quidem, licet Buffonii insignia in Zoologiam, maxime specialem, merita lubens agnoscam, et inter exteros, ni fallor, primus publicis laudibus extulerim, quae in Ornothologiam dixisti ita consentientem habent, ut in prelegenda ea antequam censuram tuam vidissem, adnotaverim complura tuis plane consentanea. Jamdudum in scriptis Buffonii elucebat odium methodicorum (maxime Brissonii) non methodi, saltim naturalis, quod in Diss. de Degeneratione animarum qua ipsi sibi saepius contradixit, aperte prodidit videtur maxime artificiales methodos, quibus obruti sumus, vituperasse, quanquam naturalem neque distinguere, neque rite perspectam habes ipse videatur. Caeterum ex Ornithologia facile est videre illustrem et laborosiam Daubentoni operam, in suppeditandis materiis et momentis, non parum ad Operis tetrapodologici nobilitatem contrulisse ; in universam enim Ornithologiam et inanem satis video et erroribus non paucis foedam, ut v.gr. Tetraonem Lagopodem, in Alpesibus et artica plaga totius borealis mundi certissime unicam et ubique eandem, mira subtilitate et novitatis studio quadruplici nomine proposuerit. »)
La situation dans l’université de Strasbourg le chagrine. Il est vrai que partout, sans mécènes et sans le mécénat, qui met en avant avec force et malgré elle la vraie science, toute science s’affaiblit. (« Scilicet ubique sine Maecenatibus et Maecenatum cultu, quem vera Scientia agrius et invita praestat, languet Scientia omnis ! ») En arrivant dans ces terres, il a vu des élèves formés par des grands maîtres que la Fortune avait placés auprès de l’Impératrice [CATHERINE II]. Mais depuis que la déesse aveugle (« Coeca Dea ») a placé des ignares près du sommet, ils sont paralysés et frigorifiés, et se cachent dans les ténèbres de la Science. Hermann doit agir pour que le vrai savoir (« vera Eruditio ») ne reste pas secret ; et parce qu’aucune vicissitude ni aucune impudence des envieux ne peut le diminuer ou le détruire.
Pallas le remercie des plantules qu’il lui a transmises par Sokoloff et est prêt à lui fournir celles qu’il désire, notamment quand il sera rentré dans sa patrie, où sont ses collections. Il se demande par quelle voie les faire parvenir à Strasbourg : la voie terrestre, par Lübeck ou Stettin, est longue et incertaine, ou par la Belgique, grâce à son ami Johannes BURMAN (1707-1780) ; ou par des amis ou marchands de son pays qui pourraient se charger du transport. Il évoque les plantes sèches, les animaux et les oiseaux de ces régions boréales, comme le lagopode, la gélinotte, le canard d’hiver, l’écureuil cendré, le lièvre blanc, le renne, ou d’autres semblables dont Hermann pourra orner son museum (« Lagopodem, Bonasiam, Loxiam Enucleatorem, Anatem hyemalem, acutam, Sciurum habitu cinereo, Leposem album, Tarandum, similiave pro ornando Museo expetas ». Il lui enverra à l’occasion les volumes de ses Voyages (« Itinerari mei ») qui lui manquent, et la Spicilegia dont il reste peu d’exemplaires.
Il prie Hermann de lui procurer des astragales et pédiculaires (« Astragalos et Pediculares ») de sa campagne et des monts voisins, et des poissons variés du genre Truite (« Pisces varios Truttacei generis »), qui vivent soit dans le Rhin soit dans la Suisse voisine, dont il manque pour comparer avec les nombreux spécimens collectés pendant son voyage en Sibérie, par la méthode de dessiccation de GRONOVIUS (« Gronoviana methodo siccator »). Les espèces qu’il désire le plus sont le saumon, lacustre, alpin, l’omble, etc. (« Hucho, lacustris, alpinus, Salvelinus, Salmarinus et Umbla ») ; on dit aussi qu’il y a en Suisse une autre truite plus petite, distincte de la Fario. Parmi tous les noms germaniques obscurs, il est difficile de distinguer les saumons sans les comparer ; il donne plusieurs noms allemands des espèces qu’il cherche, et qu’on peut envoyer à sa sœur Mme Brückner à Berlin, ou à son ami Alexander KOELPIN (1739-1801), médecin et professeur à Stettin, soit par l’intermédiaire de ses étudiants. Il lui revaudra ça et ne manquera jamais de témoigner sa reconnaissance dans ses publications.
Quant à ses propres travaux, il a été obligé de repousser à plus tard son Ichnographia Zoophytorum, à cause de son voyage et surtout parce qu’en Russie on ne peut entreprendre un tel ouvrage à cause de la médiocrité des peintres et des graveurs (« in Russia tale opus moliri per pictorum atque chalcographorum mediocritatem haud liceat »). Il a déjà des peintures faites en Belgique d’espèces très rares et une série assez complète de spécimens ; des nouveautés s’ajouteront après la publication de l’Elenchum (appendice) surtout en provenance du Kamtschaka. Il voudrait cependant, avant de faire l’Ichnographie, des images de nouvelles espèces, dont il n’existe pas de bonnes, à ajouter à l’édition de la nouvelle Historia Zoophytorum, et aller d’abord dans les lieux coralifères de la Mer Méditerranée (« Maris Mediterranei corallifera loca ») ; dès qu’il sera rentré de ce voyage dans sa patrie, il a résolu de travailler sérieusement chez lui. Le Voyage enfin achevé, il a commencé à mettre sous presse les collectes de Mongolie-Kalmoukie, obtenues à grand peine, conservées avec une grande joie ; en même temps, la flore ruthéno-asiatique (bien que sans images) se développe (« Interim, absoluto jam Itinerario, collectanea Mongolo-Calmuccica (invito paene extorta, quum licet magna alacritata concervata, tamen elaborare, propter alienam a studiis meis materiae naturam, vix anderem) praelo tradere coepi ; simul etiam Fauna Rutheno-asiatica, (quae tamen sine iconibus prodibis) paulatim maturescit »).
Les Ichnographies et descriptions détaillées des animaux nouvellement découverts seront données peu à peu, en partie dans les Commentaires de l’Académie (dont la nouvelle série commencera après la célébration de son jubilé en septembre) en partie dans les Spicilèges qui seront publiés peu à peu par les libraires. Il a commencé à les communiquer à Schreber [Johann Christian Daniel von SCHREBER (1739-1810)] ; il a peu de choses à ajouter pour le développement de l’œuvre remarquable sur la Zoologie qu’il a commencée. Le botaniste de Montpellier Pierre CUSSON (1727-1783) a entrepris un ouvrage complet sur les Ombellifères pour lequel Pallas a apporté des plantes de Sibérie. Il a cédé à Schreber des graines pour augmenter son très bel ouvrage. Pallas a décidé d’illustrer lui-même les Astragales, Pédiculaires et Salsoles, espèces très nombreuses dans ces régions, et il rassemble maintenant avec passion les espèces européennes et exotiques dont le jardin d’Hermann abrite quelques-unes non méprisables (« Astragalos autem, Pediculares, et Salsolas in nostris regionibus copiosissima genera, ipse aliquando illustrare constitui, magnoque ardore nunc colligo species Europaeas et exoticas, quarum forte Hortus vester aliquas non spernendas alit »).
L’ami Morten BRÜNNICH (1737-1827) prépare son voyage pour la Pannonie, la Walachie et la Dalmatie, et doit donner des suppléments sur Bornéo, et aussi notamment des fascicules zoologiques sur une antilope nouvelle, qu’il a rapportée vivante d’Inde, et une nouvelle espèce de chat alpin qu’il a rapporté de Norvège où il est resté plus d’un an dans les mines de Kongsberg (« Promittit etiam Fasciculos Zoologicos, quibus inter alia Antilopem novam, quam vivam aluit ex India adlatam, novamque Felis alpini speciem, quam ex Norvegia, ubi plus anno apud fodinas Kongsbergenser officio publico vacarat, secum reportavit, proponet »). Le très cher Drew DRURY (1725-1804) donnera bientôt un troisième volume de son très beau travail, qui rassemble les insectes de Sibérie. Pallas attend le travail d’Hermann sur les animaux d’Alsace, merveilleuse région de Germanie à la fois de montagne et de plaine (« Audieram a discipulis quondam tuis, te Elenchum animalium Alsatiae moliri, quem me cum cultores Scientiae nostrae exoptabunt omnes, praesertim quum in felicissima Germaniae regione alpino atque campestri situ varia Te talem sciant »). Il lui propose d’échanger des insectes…