Lot n° 102

ARTAUD Antonin (1896 1948)

Estimation : 2 800 - 3 000 EUR
Adjudication : 4 349 €
Description
TAPUSCRIT signé «Antonin Artaud» avec ADDITIONS et corrections autographes, La vieille boîte d'amour Ka-Ka, Paris 27 décembre 1946; 7 pages in-8 sur 4 feuillets montés sur onglets, reliure bois des îles aux lames articulées, doublures de daim gris, plat sup. titré à l'endroit et à l'envers, dos de veau havane, étui en bois à dos titré (Antonio).
Réponse à Gilbert Lely sur l'amour et la sexualité.
[Gilbert LELY, poète et spécialiste de Sade, avait demandé un texte à
Artaud pour un numéro spécial de la revue Variété consacré à l'amour.
Ce texte fut recueilli dans les OEuvres complètes d'Artaud, Gallimard, t. XIV, pp. 147-151. Ce tapuscrit comprend de nombreuses additions et corrections à l'encre bleue.]
Il n'a depuis longtemps plus rien à dire sur l'amour. «C'est un sentiment que j'ai cru avoir et comprendre au temps où je me faisais sur la vie des idées fausses, car en vérité je n'y ai jamais trouvé d'amour, sauf en moi; attachement (et encore), amitié intéressée, estime, considération provisoire, sympathie extérieure, mais amour dans le sens on pourrait dire alchimique du terme, jamais»... Il s'en réfère à Nerval (Le Roi de Thulé), Poe, Baudelaire et Breton; le sujet est galvaudé... «L'amour est un sentiment unique, si unique, que l'idée de le partager avec d'autres, d'avoir ce sentiment concomittamment avec d'autres me fait horreur. Ce que j'en pense, à part cela, est pour moi. Pour moi seul, et j'interdis à qui que ce soit d'en parler, me parlant à moi-même, d'en parler en même temps que moi. Je crois, d'ailleurs, maintenant que ce sentiment s'appelle la haine, et pour moi il s'appelle la flagellation d'une haine dont je ne sais même plus où elle me mènera»... Il se rappelle ses pensées lorsque Marthe Robert et Arthur Adamov vinrent, en mars 1946, le sortir de neuf ans d'internement à l'asile de Rodez, où il a beaucoup pensé à l'amour, et «rêvé quelques filles de mon âme qui m'aimeraient comme des filles et non comme des amantes, moi leur père impubère, lubrique, salace, érotique, incestueux et chaste, - si chaste qu'il en est dangereux. On ne peut aimer que ses créations»...
Suivent quelques jugements sur le mystique de l'amour, et le dévouement, et l'objection que toute cette enquête lui paraît indiscrète: «L'amour est cette chose intouchable dont on ne parle que bouche obstruée sous combien d'étages de terre. Il n'y a pas de tiroir secret, il n'y a pas de registre sombre qui rende compte de ce qu'il est, ce paria des réalités satisfaites. L'amour est un sentiment. Et c'est tout. Non. Le corps passionnel de l'homme ne se complaît plus au roi de Thulé. Trop d'amantes m'ont fait cocu pour que je puisse croire que ce sentiment existe encore.
Et je ne dis pas hors chez elle, hors son vieil habitacle à elle, à Madame la Poésie. Car j'interdis à la Poésie de receler encore l'infidèle»... Il s'oppose au légendaire Roi de Thulé de Nerval, imaginant que le roi lui envie sa diabolique «machine de rouille, aimantée entre le sang et la merde d'être, appelée sexualité»: «C'est en désespoir de l'amour que tous les vieux singes dans le Ramayana, inventèrent la machine obtuse, la vieille boîte d'humus caca, appelée sexe, anus et ça. Ça quoi ? La langue de gouine en pente, qui dans les soupentes de l'esprit frétille au-dessus de cela. Le désir du magma: Ka-Ka. Et que le souffle, de Ka en Ka, finisse par étrangler la Vierge. Et après cela on verra»... En post-scriptum: «Mais il faudra beaucoup de sang pour assainir la boîte à merde, lavée non de merde mais d'amour-dieu. C'est le vieux chipoteur du Sinaï qui a répandu l'amour essence mais comment n'a-t-on jamais pensé que fricoter dans les essences (infinitésimaux de principe, principes, embryons, larves du magma) c'était faire entrer tous les microbes qui sont les prurits d'esprit, truies, escarbilles de la vie»...
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