Description
postales, enveloppes ; plus quelques pièces jointes ; le tout monté sur onglets en un volume in-fol., demi-toile noire. ♦ Magnifique et rare correspondance sur le mouvement surréaliste, et son travail et son existence aux États-Unis où Tanguy s'installa en 1939. [Peintre et écrivain surréaliste, ami de Tanguy, Marcel JEAN (1900 - 1993) occupa divers emplois de dessinateur industriel, en France, aux États-Unis et en Hongrie. Auteur de peintures, dessins, frottages, gravures et objets, il participa aux activités du groupe surréaliste dans les années 1930, avant de se tourner vers l'abstraction après la guerre. Il publia plusieurs ouvrages théoriques et historiques, notamment Maldoror (1945) et Histoire de la peinture surréaliste (1959).] Plusieurs lettres sont contresignées, notamment par Max Ernst et son épouse Dorothea Tanning (1), par les écrivains surréalistes Georges Hugnet (1) et Jehan Mayoux (2), ou par les deux épouses de Tanguy Jeannette Ducrocq (2) et Kay Sage (2)...
Les premières lettres et cartes de Tanguy, de Paris, résonnent de la joie anticonformiste qui régnait autour de lui, Georges Hugnet ou Jehan Mayoux, et évoquent l'activité du groupe surréaliste : exposition chez Pierre Loeb en 1939, la revue Minotaure, etc. Yves Tanguy reprend contact avec Marcel Jean en octobre 1940, un an après son installation aux États-Unis, et parle de ses efforts pour faire venir André Breton ; il évoque Marcel Duchamp, Pierre Mabille, Matta, W. Paalen... Alors que Breton et la plupart des Français sont rentrés au pays, Tanguy décida de rester aux États-Unis avec sa femme ; il s'installe à la campagne, à Town Farm, dans le Connecticut (dont il envoie des photos). Il parle donc dans ses lettres de ceux qui sont restés, notamment Max Ernst (amusant récit d'une visite à Ernst dans le désert d'Arizona) et Marcel Duchamp, et évoque les artistes de passage, comme Dubuffet ou Matta (il défend celui-ci dans l'affaire du suicide du peintre Arshile Gorki). Il parle aussi de son travail de peinture, et de ses ventes, principalement aux musées américains, ses relations avec le galeriste Pierre Matisse et différents acteurs du monde de l'art moderne comme Frederick Kiesler. Tanguy livre ses souvenirs des premiers temps du surréalisme, en répondant aux questions de Marcel Jean qui avait entamé la rédaction d'une Histoire de la peinture surréaliste (parue en 1959) ; il évoque sa rencontre avec Prévert, l'arrivée «très aragonesque» de Dali soutenu par Éluard, et l'affaire des Ballets russes contre Ernst et Miró. Il s'informe continuellement des soubresauts du groupe surréaliste, et évoque souvent le revirement d'André BRETON à son encontre et son exclusion du mouvement ; il commente l'affaire Carrouges : «Cette fois c'est bien la fin du groupe surréaliste». L'humour d'Yves Tanguy, qui cache une profonde tendresse sous un apparent détachement, ajoute un charme supplémentaire à la lecture de ces lettres, dont cinq sont illustrées d'amusants dessins. Nous n'en citerons que quelques extraits. Paris, 22 avril 1939. «Minotaure va paraître avec des reproductions en couleurs de Chirico, Archimboldo, Paalen, Onslow Ford, Matta, Seligmann, et votre serviteur. Et beaucoup d'autres choses. [...] Nous avons eu une belle exposition chez Pierre Loeb, des tableaux de Frida Rivera [Frida Kahlo] tableaux anciens mexicains, objets, etc. [...] Ne parlons pas de la guerre, ça vaut mieux. Je ne travaille pas beaucoup. J'ai vendu (indirectement heureusement) une toile à Monsieur Albert Sarraut qui s'est empressé de l'accrocher au-dessus de son lit et qui se pâme devant !!! Il l'a dit à Breton un peu trop longuement pour notre petite vanité ou modestie (c'est la même chose). On voit de temps en temps Masson - toujours le même - passionné à outrance et révolté»... New York, 26 octobre 1940. «Tu ne peux t'imaginer combien ta lettre m'a fait de plaisir. J'avais demandé partout de tes nouvelles sans succès et j'étais inquiet de ton sort. Voilà aujourd'hui un an que je suis ici. beaucoup de choses se sont passées depuis. Je commence à peine à m'accoutumer à ma nouvelle vie. Trop de choses sont restées là-bas. Ici nous sommes beaucoup - Gordon, Matta de plus en plus loufoque, Calas assagi, Seligmann toujours le même, Hayter plus emmerdant que jamais. Le plus sage et le meilleur de tous est Paalen [...] Nous faisons tout notre possible, Kay et moi, pour faire venir André [Breton], Jacqueline et Aube et Mabille qui l'ont enfin demandé. C'est malheureusement de plus en plus difficile mais nous avons quand même grant espoir que cela s'arrangera. Pour Masson également. André et Mabille sont dans le Midi. Péret est rentré de Paris après beaucoup d'aventures. Je n'ai malheureusement pu obtenir aucunes nouvelles de Jean [Mayoux] [...]
Je n’ai pas de nouvelles récentes de Jeannette [sa première épouse Jeannette Decrocq] [...] Tu sais que déjà avant la guerre nous étions séparés d’un commun accord. J’ai fait tout ce que j’ai pu pour l’aider depuis, malheureusement il est maintenant impossible de faire sortir un sou de ce pays. J’ai oublié de te dire qu’entre temps j’ai divorcé et me suis remarié avec Kay (ex Kay de San Faustino). Cela m’a procuré un petit
voyage dans le Far West parmi les cow-boys à Reno, Nevada. La vraie Amérique. […] Duchamp veut également venir ici. Je crois que pour lui cela serait plus facile. Éluard aussi mais de celui-là je n’ai guère envie de m’occuper. [...] Je vois beaucoup les Matisse ( j’ai un contrat avec Pierre et j’ai fait une exposition au printemps passé chez lui), quelquefois les Barr, les Abbott, etc., mais j’ai dès le début évité cette ridicule vie mondaine d’ici. [...] Nous habitons un charmant petit appartement dans le Village, quartier beaucoup mieux que je ne m’imaginais de là-bas. Et comme si de rien n’était je continue à faire des petits et des grands tableaux ni mieux ni plus mauvais qu’avant »… Town Farm à Woodbury (Connecticut), 13 janvier 1948. « Nous sommes ravis des photos de tes récentes peintures [...] Je vais voir Kiesler [l’artiste, collectioneur et conservateur de musée Frederick Kiesler] en ville et je vais lui parler de cette exposition qu’il peut certainement organiser pour toi. C’est très gentil de me demander mon avis mais sincèrement suis-je
vraiment qualifié pour juger ou seulement parler de la peinture des autres. Ça devient immédiatement subjectif et en voyant une de tes toiles je pense très naïvement à comment je l’aurais peinte moi-même avec les mêmes éléments. Et la seule chose qui me gêne un peu dans tes peintures c’est leur trop grande richesse. Tu comprendras tout de suite quand je t’aurai dit que ma préférée est la pensée et plaines mobiles et une autre malheureusement sans titre où toutes les formes sont groupées à gauche du tableau avec seulement quelques formes indiquées à droite. Et voilà, et maintenant ne tire pas sur le pauvre pianiste il fait ce qu’il peut. Je viens d’ailleurs de refuser de faire partie du jury pour l’exposition du musée de Philadelphie »…
19 novembre 1948. « Je viens de recevoir un mot de Max Ernst m’annonçant qu’on vient enfin – après un tas de chichis – de l’accepter aussi dans le gang [Ernst venait d’être naturalisé citoyen américain, peu après Tanguy…] L’affaire Gorky est une histoire bien lamentable et qui chaque jour devient de pire en pire [le peintre Arshile GORKY venait de se suicider, miné par des ennuis de toutes sortes et surtout par le départ de sa femme Mougouch avec le peintre Matta]. C’est impossible par correspondance de te donner une idée de tous les ragots et les méchancetés que cela entraîne – et ce n’est que le commencement. Si un jour on renverse les haricots j’en connais qui ne seront pas très fiers. Très franchement, je ne crois pas que ce soit une bonne idée d’attaquer MATTA sur ce plan-là. Instead suffisait largement de l’exclure. Et je ne crois pas non plus que Kiesler en sache assez pour porter une accusation aussi grave et qui entraîne Mougouch automatiquement. Le pauvre Gorky évidemment ne manquait pas de raisons pour se tuer. Ce qui ne va pas arranger les choses, c’est le procès que Mougouch intente à Julien Lévy (avec le
consentement de ce dernier) pour essayer de récupérer un peu d’argent de la compagnie d’assurance [...] Quant au môme BRAUNER cela est une autre rigolade. Mais je puis te dire que les marchands américains
se foutent pas mal d’avoir de la peine – ce qui les intéresse ce sont les dollars et notre cher Brauner n’est pas encore à la hauteur de leur en faire gagner. […] les affaires ne sont pas fameuses. Le pauvre Max [Ernst]
n’est même pas foutu de se payer le voyage d’Arizona ici pour assister à son vernissage chez Knoedler mardi prochain [...] Tout le monde – heureusement – n’accepte pas de faire des fresques dans les restaurants
(Miró à Cincinatti) ou du papier peint pour les milliardaires (Matta – voir le dernier Vogue ou Harper Bazaar) »…
21 octobre 1949. « J’ai reçu il y a plusieurs jours une lettre d’André [BRETON] absolument insultante et me mettant en demeure de dénoncer publiquement mon exposition rue du Dragon. Je suis à peu près décidé à n’y pas répondre – car pour être franc, c’est vraiment trop visible que c’est “une querelle d’allemand”. Depuis vingt-cinq ans de surréalisme, je connais la musique. D’ailleurs tout ceci est entre nous et il est trop évident que je ne tiens nullement à chercher un ambassadeur. L’amitié ne s’utilise pas pour ce genre de besogne.[...] A.B. me reproche d’avoir “illustré” des poèmes de Goll [Yvan Goll, Le Mythe de la roche percée]. J’avoue que ce n’est pas une performance de premier ordre. Mais si tu connais le personnage, tu sais combien il est collant, et pendant des semaines il est venu me relancer chaque fois que j’allais travailler chez Hayter. Finalement et très stupidement j’ai cédé et lui ai donné (c’est le cas de le dire) trois planches qui étaient là – trois planches qui n’étaient destinées à rien d’autre. Je dois souligner que je n’ai pas touché un sou. [...] Quand à la “gloire” que j’en ai retiré c’est risible. Par contre André ne me dit mot des illustrations faites pour Tzara […] L’Antitête est [un] très beau livre […] C’est toujours très emmerdant d’être son propre avocat, mais je suis obligé de le faire avec toi car tu es le seul ami du groupe qui me reste à Paris. […] Ce que beaucoup, pour ne pas dire tous, me reproche le plus, évidemment, c’est d’être resté ici. Mais pourquoi défoncer les portes ouvertes. Tu sais combien la vie est difficile et ce n’est pas ma faute
si les Français ne peuvent respirer que dans leur patrie »…
Sedona (Arizona), 23 février 1951. Visite à Max ERNST, sous la neige : « les splendides montagnes et rochers rouges en carton pâte (c’est presque aussi beau qu’au théâtre du Châtelet) disparaissent dans la brume. […]
Nous devions continuer la rigolade jusqu’en Californie, à Big Sur avec H. Chrisholm (et Henry Miller comme voisin caché dans les coins) mais je commence à croire que le Connecticut n’est pas mal du tout et qu’une maison confortable et bien chauffée, avec une bonne cave... » Puis il parle du livre de Michel CARROUGES, André Breton et les données fondamentales du surréalisme, qui fait des ravages. Tanguy souligne « combien hypocritement c’était écrit & combien les sujets épineux avaient été soigneusement évités. [...] Je vais asticoter un peu Max [Ernst], qui avec moi se sent un peu gêné de son recollage avec A.B. Dont je ne lui en veut aucunement d’ailleurs. Je rigole seulement doucement et intérieurement car c’est toujours un peu dangereux de déclarer publiquement “je ne parlerai plus jamais à cette ignoble fripouille” mais laissons tout cela tomber et j’aurais probablement fait comme lui (Max) à sa place ». Dîner avec Marcel DUCHAMP, « en grande forme ce soir-là, bien qu’un peu maigri et paraissant fatigué jusque là. Avec lui on sait au moins où on va ». Ernst « est tout affairé à construire une autre aile à sa maison – il faut certainement une grande dose d’optimisme pour entreprendre de pareils travaux dans le désert et Dorothea est tout à fait épatante »
Woodbury, 3 avril 1951. Sur l’affaire Carrouges : « Cette fois c’est bien la fin du groupe surréaliste. Enfin, on peut toujours se consoler d’avoir vécu un bon quart de siècle ! Je me sens un peu loin de ma première rencontre avec A.B. [Breton] après l’exposition surréaliste de 1925 à la galerie Pierre ! […] Je ne sais si mon excommunication a été officielle ou non. En somme qui reste-il autour de A.B. et B.P. [Benjamin Péret] maintenant. Tous ces noms nouveaux ne me disent pas grand chose. Entre nous, P. Walberg et Lebel n’ont pas une réputation très excellente ici [...] Beaucoup de gens leur reprochent d’avoir signé l’exclusion de Matta »…
25 janvier 1952. « Quelques visites amusantes, comme les DUBUFFET. C’est vraiment un drolibus, et nous avons passé de bons moments à casser des tonnes de sucre sur le dos des copains. Les Matisse sont en Europe. Quant à moi “je ne vais pas en Europe parce que je suis fâché avec André Breton” – c’est la dernière déclaration faite par le ci-dessus à une amie commune ! Je suis vraiment très flatté que l’Europe soit trop petite pour nous contenir tous les deux ! [...] Comme tu sais la mode est maintenant ici à l’abstraction. Et que je te laisse couler la peinture sur une grande toile, et que je te la découpe ensuite en morceaux plus petits pour la vente. Et voilà ! C’est pas plus difficile que cela. Peut-être que A.B. devrait se sentir un peu coupable d’avoir tant vanté les Gorki et les Donati ! »…
14 décembre 1953. Mise au point sur sa rencontre avec PRÉVERT en 1920. « DALI s’est amené à Paris, envoyé par Miró, en 1929. C’était déjà le grand genre, car il avait fait demander si 50.000 frs était une somme suffisante pour passer trois mois à Paris. Je crois qu’Éluard et Gala l’avait déjà “contacté” » à Cadacès car je me rappelle les grands discours enthousiastes d’Éluard avant son arrivée à Paris : ah, mon petit, tu verras ! un peintre intelligent (sic) et cultivé. L’intelligent et cultivé payait son apéritif (ou plutôt son verre de lait) à Cyrano avec un billet de 50 francs et une pièce de 20 frs pour qu’il ne s’envole pas (le billet). Déjà très étudié dans l’esbrouffe comme tu vois. En moins de deux il avait vendu à Breton et à Éluard des toiles (revendues par la suite à gros bénéfices). Aragon lui-même était intéressé et avait trouvé douze mécènes qui donnait chacun une somme d’argent au Dali en échange de quelque chose chaque mois et une toile tirée au sort à la fin de l’année. Très aragonesque. Naturellement, ça n’a pas marché longtemps »…
3 mars 1954. Sur le chahut des Surréalistes aux Ballets Russes : « C’était ma première participation à une manifestation surréaliste et je me rappelle avoir balancé quelques douzaines du tract signé par Breton et Aragon, à travers la salle terrifiée du théâtre Sarah-Bernhard. Je n’étais pas très fier moi-même malgré que c’était bien amusant et qu’après nous nous sommes tous réunis dans le bistro d’en face près du théâtre du Châtelet et que je trouvais ces surréalistes un peu snobs quand même. Ces dames en grande tenue de soirée, Crevel en habit, etc. »… Etc.
Avec 18 pièces jointes aux lettres, dont 9 photographies.
— On joint une importante correspondance de 90 L.A.S. de Kay SAGE (1898 - 1961), la femme de Tanguy,1950 - 1962, à Marcel Jean (reliée en un vol. demi-toile noire), particulièrement intéressante en ce qu’elle concerne très souvent la collaboration de Kay Sage à l’établissement du catalogue raisonné des œuvres d’Yves Tanguy (avec la dénonciation de quelques fausses attributions) et livre quelques souvenirs intimes sur le peintre.
Elle est accompagnée de 30 documents, dont des lettres de l’ami de Tanguy Marcel Duhamel, du peintre et cinéaste ancien dadaïste et ami de Tanguy Hans Richter, du peintre et galeriste William Copley, du galeriste
et ami de Tanguy Pierre Matisse. Avec un certificat signé par Marcel Jean.
— On joint aussi une L.A.S. d’Yves Tanguy à Joe Bousquet, 25 mars 1938 (1 p. in-fol.). Il y évoque la galerie d’art de Breton, Gradiva, et annonce le prochain départ de Breton pour le Mexique.