Description
DUMAS (Fils), Alexandre (1824-1895). Manuscrit, avec nombreuses corrections et ajouts autographes, signé (au crayon), intitulé « À Monsieur Paul Alexis » [nom biffé par Dumas]. [Ca 1883]. 68 pp. in-folio. Reliure en demi-veau bleu nuit à coins, dos lisse orné (reliure d'époque). Mors fendus, frottements. Cachet de la collection Victor Sanson. Ancienne collection de Jules Claretie.
Réponse de Dumas Fils, à un article que Paul Alexis avait fait paraître dans Le Réveil, se défendant des attaques de l'École Naturaliste, composée d'Alexis, Zola, Huysmans, Maupassant, Céard et Hennique.
Invoquant les plus grands auteurs de l'histoire littéraire et livrant sa conception de la création artistique, Dumas, avec ironie, sagesse, et panache, renonce aux polémiques liées à la postérité littéraire.
« Mon cher enfant (je continue à vous appeler mon enfant, parce que l'article que vous me consacrez me prouve que vous êtes toujours jeune en même temps qu'il m'annonce que je suis déjà vieux, ce dont je commençais du reste à me douter) ; mon cher enfant, je viens de lire votre article, un peu tard parce que je suis encore à la campagne, mais je veux vous remercier des approbations, que vous m'accordez ça et là, des encouragements que vous voulez bien me donner et même des consolations que voulez bien en offrir. Vous n'avez pas oublié un service que je vous ai rendu en faisant jouer au Gymnase une petite pièce de boulevard. Vous êtes bien bon et cela n'en vaut pas la peine ; d'autant plus que, si j'ai bonne mémoire, Montigny a laissé passer quatre ans entre ma recommandation première et votre première représentation. Vous voyez, et vous pourrez dire, à l'occasion, que l'influence des auteurs en vogue sur les directeurs de théâtre n'était pas grande à cette époque. Ce sera un document de plus pour vous, si vous faites un jour quelque étude sérieuse de l'art dramatique, ce à quoi, par votre article, vous me semblez tout disposé [].
Le journal, dont vous êtes un des rédacteurs, veut bien réimprimer en feuilletons mon roman : La Dame aux Camélias, et à ce propos, vous me consacrez un article. Il parait que mon roman ne vaut décidemment pas grand-chose ; c'est par là que vous commencez, et qu'il est bien inférieur aux chefs-d'oeuvre de Balzac, de Stendhal, de Flaubert, des Goncourt, de Zola, de Daudet. Ne comptez pas sur moi pour vous contredire. Si ce livre m'appartenait encore, mais il appartient à Calmann Lévy et c'est lui qui en a autorisé les reproductions ; si ce livre m'appartenait encore, je l'aurais relu, après avoir pris connaissance de votre jugement, et si j'avais été de votre avis, je l'aurais retiré de la circulation. Cependant, entre nous et sans subtiliser autant que Gros René, qui homme d'étude comme vous, aimait mieux une comparaison qu'une similitude, je n'aime moi, en matière d'art, ni l'une ni l'autre [] ».
Que vous vous serviez de la forme de Rabelais ou de Jean Jacques, de Voltaire ou d'Hugo, de Marivaux ou de Balzac, de Lesage ou de Scribe, de Bossuet ou de Béranger, de l'abbé Prévost ou de Renan, de Pascal ou de Zola, toutes les fois que vous aurez touché l'âme humaine au bon endroit, vous aurez fait une oeuvre durable. Vous pourrez écrire d'énormes volumes d'esthétique affirmant que tout ça est fini, que la seule vérité, la vraie vérité vient d'être enfin découverte par celui-ci ou celui-là, l'oeuvre antérieure, si elle correspond par un point quelconque à quelque chose d'éternel, à un sentiment, à une émotion, à un idéal de l'homme ou de la femme, l'oeuvre restera dans la mémoire, dans les habitudes et dans les préférences des générations successives [].
Ce long discours n'a pas pour but de sauver de mon roman la Dame aux Camélias de l'oubli dont vous le menacez. Je n'y songe guère comme vous le verrez par la suite de cette lettre. Le roman vivra ou ne vivra pas. C'est affaire est entre le public et lui. Nous n'en savons rien, ni vous ni moi, et nous ne reviendront pas sur la terre dans deux cents ans pour la savoir. Il passera de l'eau sous le pont d'ici là et charriant bien d'autres choses. Du reste, si vous ne faites pas la part large à ce livre, vous la faites plus large à la pièce ; c'est une compensation. Cette pièce vous plait, elle vous trouble peut être davantage, et ce que vous me refuser comme romancier, vous voulez bien me l'accorder comme auteur dramatique. Ah ! C'est que la faculté dramatique est votre grande préoccupation, votre grand rêve à vous autres naturalistes ainsi qu'à tous les romanciers vivants ou morts que vous avez cités au début de votre article, et qui s'y sont tous plus ou moins essayés, sauf Stendhal trop épicurien pour tenter ce grand effort. C'est que vous savez bien que plus le monde se fera vieux, moins il aura le temps de lire tous nos livres ; la lutte pour la vie devenant tous les jours de plus en plus active et absorbante, en même temps que l'amour du plaisir immédiat devient de plus en plus exigeant. C'est pour