Description
écrites à l'encre brune recto-verso, sous chemise demi-maroquin noir moderne. BELLE LETTRE, CONTENANT, OUTRE UN POÈME, DES PASSAGES LIBRES. On peut la diviser en trois parties : nouvelles de la permission demandée par le soldat Apollinaire ; conseils d'hygiène intime à Lou ; poème, où le spectacle de la guerre se trouve magnifié par l'amour que lui inspire sa maitresse lointaine. Quinze jours s'étaient écoulés depuis qu'à Nice, Apollinaire avait quitté Lou. Afin de pouvoir la revoir, il venait de solliciter une nouvelle permission, qui lui sera accordée et lui permettra, du 23 au 25 janvier 1915, de la retrouver à Nice, dans les mêmes conditions. Ce sera hélas leur dernière rencontre heureuse : Apollinaire ne reverra plus qu'une seule fois la jeune femme, à Marseille, le 28 mars, et sera extrêmement déçu. Ils se croiseront fortuitement une dernière fois à Paris place de l'Opéra en 1917 ou 1918. Il a obtenu sa permission : ... Je tâcherai de partir dans la nuit du vendredi pour arriver samedi à midi, sois aux trois trains comme tu devais l'être l'autre fois, mais renseigne-toi des [sic] heures d'arrivées qui ont pu changer, télégraphie pour savoir si c'est entendu, ou dans le cas où tu serais partie pour que je renonce à ma permission. Délicate allusion à "Toutou", autre amant de Lou, qui la réclame lui aussi : Dans le cas où tu aurais ta permission pr. Toutou, tâche de faire coincider ma permission et ton passage à Marseille, où nous resterions le temps de la permission. Il demande aussi des nouvelles de Toutou dans chaque lettre. Puis il raconte sa journée de la veille : promenades dans Nimes avec un ami. Sortis à huit heures, on a pris une douche, rasé [sic], on a été entendre la messe en musique à Saint-Paul, près du théâtre, ensuite bien déjeuné, entrecâte aux pommes, roquefort, oranges de Baratier, 1 litre de vin du Gard. Le ciel était merveilleux, le dicton latin dit du ciel de Nimes qu'il est égyptien... Il lui envoie un article d'Aurel [femme de lettres, cf n° 34 et 168] parlant de lui, et lui demande aussi de répondre à ses lettres. Il se lance ensuite dans un développement assez libre : ... Je voudrais que tu sois tellement à moi, que je n'aie qu'à te bercer dans mes bras et te prendre et que je n'aie jamais à te fesser autrement que pour m'amuser et t'exciter un peu, mais si tu continues à être désobéissante, il faudra que j'apporte un fouet de conducteur et tu verras. Ce qui semble surtout l'obséder, ce sont les habitudes solitaires de Lou, qu'il trouve dangereuses et dont il parle très longuement : Pour menotte de même, je veux que tu fasses des efforts pour t'y livrer plus rarement. Tu comprends je ne te demande pas de renoncer à cette récréation, mais de ne pas t'y livrer tous les soirs, car ainsi tu en abuses, tu t'abimerais et je veux mon Lou aussi joli toujours que quand j'ai commencé de l'adorer, je veux même qu'il embellisse sous ma domination. Pour cela je veux que sincèrement tu me dises, c'est-à-dire m'écrives chaque fois que tu t'es fait menotte, JE LE VEUX... Il lui permet cependant de le faire lorsqu'elle recevra cette lettre, en pensant que je t'adore que je te désire, que je pense à la nudité exquise de Salomé se branlant devant la tête coupée du Baptiste. Pense combien j'aime tes seins qui sont comme d'exquises meringues sur lesquelles aurait neigé un coucher de soleil rose. Regarde tes belles fesses tremblantes que j'ai fouettées avec délices et dont les palpitations me font tressaillir rien qu'à m'en souvenir. Cette Suisse de ton corps est plus agréable et plus belle que toutes les Alpes avec le mont Blanc, le Righi et le mont Rose. Regarde tes beaux yeux dont les regards se déroulent comme des câbles qui nous ont liés à jamais. Il cite malicieusement une pancarte vue à Nimes : La maison Platon n'a pas de succursale, et assure qu'il l'aime autant hors de la chair que dans la chair. Il réitère donc ses conseils : Il faut donc que ta vie ne soit pas confinée dans ta chair, il faut que parfois tout ton cerveau, toute ton âme, tout ton creur se mettent entre ton doigt délicat et ton bouton délicieux et en empêchent le voluptueux contact. Suit, sans transition, un poème de 24 vers, évocation lyrique de la guerre en Europe : ... Le fantassin blond fait la chasse aux morpions sous la pluie Un belge interné dans les Pays-Bas lit un journal où il est question de moi Sur la digue une reine regarde le champ de bataille avec effroi L'ambulancier ferme les yeux devant l'horrible blessure Le sonneur voit le beffroi tomber comme une poire trop mure Le capitaine anglais dont le vaisseau coule tire une dernière pipe d'opium. Toute la fin est consacrée à Lou : ... Mais mon cri va vers toi mon Lou tu es ma paix et mon printemps Tu es, ma Lou chérie, le bonheur que j'attends C'est pour notre bonheur que je me prépare à la mort C'est pour notre bonheur que dans la vie j'espère encore C'est pour notre bonheur que luttent les armées. Il termine sur un jeu de mots : Mon amour, â mon Lou, mon art et mon artillerie. Lettres à Lou (éd. M. Décaudin), lettre n° 50. Infimes restaurations de scotch aux pliures.