Lot n° 680

AFRIQUE NOIRE. Lettre d'un explorateur non identifié à son frère, 8 pp. in-8. « Bouaké …

Estimation : 1 500 - 3 000 EUR
Description
AFRIQUE NOIRE. Lettre d'un explorateur non identifié à son frère, 8 pp. in-8. « Bouaké (Baoulé) » [Côte d'Ivoire], 20 décembre 1893. Petits défauts sans gravité. Exceptionnelle lettre d'un explorateur, illustrée d'une double carte manuscrite, décrivant ses explorations et ses découvertes à travers des contrées inexplorées de l'Afrique de l'Ouest, et contenant le récit d'une horrible scène de sacrifices. « Tu dois te demander où je suis ? Dans le bassin du fleuve Bandama qui vient se jeter dans le golfe de Guinée à Lahou, à 130 km à l'ouest de Grand Bassam. Prends une carte de l'Afrique, une carte française, remonte le 8ème degré de longitude ouest jusqu'à la rencontre du 8ème degré de latitude nord. Là, dans l'immense espace encore blanc sur les cartes, tu auras à peu près ma position. Baouké ou Gossa est une des nouvelles villes que je viens de découvrir dans les régions où je poursuis mon exploration. J'en ai fait mon quartier général pour le moment et je rayonne à 150 ou 200 km tout autour. J'ai entièrement reconnu le cours du fleuve Bandama que je vais remonter jusqu'à ses sources. Je compte y être dans le courant de janvier. Comme les sources du Bandama ne sont pas très éloignées de Tengréla, je pousserai jusqu'à cette ville où je serai selon toutes probabilités le 25 janvier. Au moment où j'entrerai dans Tengréla, j'aurai achevé la traversée de l'Afrique noire occidentale, car je suis déjà entré à Tengréla venant du Niger en août 1891 et avril 1892 […] ». Il détaille la suite qu'il projette de son exploration pour les deux années qui viennent. « Si en juin 1895 je n'avais pas donné signe de vie, il faudrait… prendre mon deuil […] ». Il rectifie les positions respectives de Bouaké et Sakala. « En mars 1892, venant du Nord, je suis arrivé tout près de Sakala et cette fois encore en montant par le sud mon but était encore Sakala, mais en arrivant sur le Bandama à un jour de marche de Sakala, j'ai dû battre en retraite devant les troupes de Samary qui ont pris Sakala au mois d'août dernier et ont poussé jusqu'au Bandama à l'est de la ville. Actuellement je suis en observation depuis un mois devant les colonnes samoriennes qui occupent la rive droite, mais n'osent pas encore passer sur la rive gauche où je me tiens. J'ai fait une immense exploration de toute la région entre la côte de Guinée et le 10° degré de latitude nord (du sud au nord), entre le 8° et le 6° de longitude occidentale (de l'est à l'ouest). J'ai fait deux belles découvertes : 1ent les mines d'or, 2ent la navigabilité d'un grand fleuve. La contrée que j'ai parcourue est d'une richesse merveilleuse sous tous les rapports. C'est un paradis terrestre ; c'est en outre la vraie route de pénétration au Soudan central, et j'aurai l'honneur d'avoir cherché et trouvé la grande route du Soudan. À cette heure, c'est une chose faite. Me voilà pleinement récompensé de trois années de recherches et de travaux incessants. Je dis : me voilà récompensé, car je n'ambitionne pas d'autre récompense que celle d'avoir montré à l'Europe le chemin du centre africain […] ». Il est fier de ce qu'il a accompli, s'émerveille du pays, mais se désole des mœurs cruelles des peuplades. « Malheureusement les mœurs des peuples chez lesquels je suis sont barbares et inhumains au-delà de toute expression. Pour tout dire, je suis chez les Achantis (qui se serait attendu à trouver des Achantis dans le bassin du Bandama ? Mystères africains !). Ses sacrifices humains y sont en honneur et hier encore on a coupé plus de cent têtes sur la grande place du village, devant ma maison, à l'occasion du décès de la mère du roi, morte le 28 novembre. Les massacres continueront jusqu'au 40e jour et ce jour-là, 7 janvier, il y aura, paraît-il une hécatombe. Chose atroce j'ai vu exécuter des femmes, elles sont en même temps étranglées et assommées, c'étaient les servantes de la reine mère décédée. Pendant ces 40 jours, la population ivre de vin de palme se livre aux massacres autour du corps de la défunte qui, exposé au milieu de la place sur un lit de parade, est momifié au moyen de la demi-crémation par des bois odorants que l'on brûle sous le lit. Les fosses sont creusées en rond autour de la maison de la défunte et on y jette les cadavres à mesure des exécutions. Inutile de te dire que j'ai tenté, en vain, de m'opposer à ces atrocités. Je savais d'ailleurs que je ne réussirai pas, que je courrai même des dangers sérieux en m'interposant […] ». Il fait un bilan de ces années d'exploration, ayant relevé 1200 km de routes à pied, travaillant 18 heures par jour ; mais il reste inconsolable de la mort de son ami qui l'accompagnait. « Je me sens incapable de peindre la douleur telle qu'elle vous enveloppe, dans l'isolement absolu où vit l'explorateur seul avec sa joie ou sa souffrance, parfois les deux en même temps. Allons, il faut
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