Lot n° 51

Guillaume APOLLINAIRE — L.A.S. « Gui » (le début manque), [9 mai 1915], à Louise de Coligny-Châtillon

Estimation : 800 - 1000 €
Adjudication : 1 250 €
Description
2 pages in-12 sur papier fin. Complément inédit d’une lettre à Lou. Ce feuillet était glissé dans la carte-lettre du 9 mai 1915 ; il n’avait pas été publié dans les Lettres à Lou par M. Décaudin, qui supposait l’existence d’un feuillet supplémentaire perdu ; le voici retrouvé. Apollinaire évoquait alors les lilas.
« Lilas mauves et lilas blancs, ils embaument au point qu’il me semble que c’est toi que j’embrasse. Il fait aujourd’hui un temps magnifique avec de la brise. Ce matin ai été à la messe dans un autre village en avant. C’était un fantassin prêtre qui officiait et étant arrivé vers la fin j’ai assisté au déshabillage du prêtre et ça faisait un drôle d’effet de voir cette officiant se transformer peu à peu en simple soldat. Ensuite, j’ai passé près d’un cheval mort gonflé, les organes génitaux en prolapsus. Il en est monté un nuage de grosses mouches mordorées qui faisaient une musique comme un harmonium lointain ou une harmonie cristalline. Que dit le gentil Toutou ? qui a passé déjà huit mois de cette vie dure dangereuse et monotone du front. D’après ce que tu disais, il semble qu’il y ait plus de civils de son côté que du mien. Hier à 6 heures ai dû aller à un village où se trouve un état-major installé dans un délicieux petit château XVIIIe siècle. Boiseries de l’époque, parc magnifique, aux formes superbes. Je croyais rêver. Nous pauvres hommes des bois, nous sommes devenus de véritables sauvages et le moindre luxe, maintenant, nous étonne. Les ululements des oiseaux nocturnes, le glissement de la couleuvre, le grignotement des rats, le chant du rossignol, la scie du râle des genêts, le miaulement des obus, les fleurs, les frondaisons, voilà notre luxe. Mais, enfin de temps en temps on rigole tout de même. Te raconterai demain quelques-unes des choses drôles que j’ai vues ou entendues.
Deux brins de myosotis dans ma lettre, ça veut dire ne m’oubliez pas et surtout n’oublie pas la mesure de la bague qu’il me fera tant plaisir de faire et surtout de réussir au moins aussi bien que la première. Mon ptit Lou te prends dans mes bras et t’embrasse bien bien fort et je prends ta langue. Gui ».
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