Lot n° 206

SAINT-JOHN PERSE (1887-1975) — L.A.S. « A.S.L. », Pau 21 janvier 1912, à un « cher ami » [Valery Larbaud]

Estimation : 1000 - 1500 €
Adjudication : 2 500 €
Description
9 pages in-8. Magnifique et longue lettre à Larbaud sur la poésie, à propos du recueil Éloges.
[Valery Larbaud a consacré à Éloges un article dans La Phalange du 20 décembre 1911 ; c’est le premier article de critique paru sur Saint-John Perse.]
Il remercie bien tardivement de « l’étude attentive et trop bienveillante que vous avez voulu consacrer à ces poëmes qu’il y a derrière moi. L’amitié n’a qu’un prix : la partialité, et je l’accepte tout ; je veux vous avoir remercié “sous le soleil d’un tel instant”. […] Je suis tout éloigné de garder un bon souvenir à ces poëmes dont vous jugez favorablement. Et je pense aussi que la crainte de me peiner en rien vous aura fait “rebuter” de votre article toutes les restrictions qu’il a pu comporter d’abord. […] C’est bien ainsi qu’il fallait faire. La critique ne sert à rien. Et la tristesse, sans raison, peut faire en nous des bonds démesurés tant que nous n’avons pas dépouillé l’absolu de l’enfance ; je veux dire sa conscience. Or tout insupportable que soit pour moi le souvenir de ces poëmes, je me souviens qu’il n’y avait pas une ligne à changer là. […] Je vous remercie par-dessus tout d’avoir pensé un peu à me défendre contre l’exotisme. Car je ne hais rien tant ; et tout lien m’est odieux, aussi bien dans le temps que dans le lieu. Autant que d’inactuel, j’ai un besoin d’affranchissement du lieu, et si je tiens seulement, pour une question de lumière, c’est à dire d’aide à vivre = transfigurer, à un certain degré de latitude en ceinture à tout notre pauvre globe (à défaut d’autre !) je hais cordialement toute longitude.
Dans ces poëmes en particulier (et que des Antillais tiendraient pour moins antillais peut être qu’africains, ou océaniens, ou n’importe quoi d’autre d’inprécipité), puis-je vous mettre plus à votre aise en vous avouant : que “l’herbe-à-Madame-Lalie”, comme l’oiseau “Annaô”, et d’autres noms encore, est de pure création ? Non que j’ignorasse les noms exacts, mais vous sentez comme moi qu’il y a en nous, tout pareil à un goût de remonter les âges et les races, une invincible horreur de “nommer”. Aussi, sauf par endroits, comme réducteurs de réalité, je n’ai jamais aimé nommer les choses, que pour la joie puérile de former des noms. Il y a bien, n’est-ce pas ? toute une différence extrême entre le “mot” et le “nom”. (Je me souviens avoir retiré sur épreuves, l’an dernier, à la N.R.F. un poëme sur des oiseaux de mer qui a pu me faire passer pour très épris d’ornithologie, mais où bon nombre de mes oiseaux avaient, de mon plein gré, reçu baptême de leur nom.)
Mais tout cela, j’y songe, cette haine du relatif et la haine du lien, était beaucoup plus sensible dans les autres séries de poëmes qui n’ont pas été publiées »...
Il remercie Larbaud de sa phrase finale, et « d’avoir appelé mes poëmes “les fruits d’une parfaite humilité.” »
Il évoque les Aventures du chevalier de Beauchêne de Le Sage : « Cette lecture fait mes délices ; je lui donne les quelques minutes dont je dispose, chaque matin, en ouvrant les yeux. Je tiens de plus en plus Le Sage pour une des secrètes réserves du génie anonyme de la langue française ».
Il ajoute, pour finir, qu’il hésite à accepter le poste proposé par Francis Jammes à « la Société des Banques de province qui va entamer différentes campagnes financières et foncières, en Amérique du Sud et au Canada : je n’ai pas encore accepté, terrifié par une atavique impuissance à faire seulement une multiplication. Je travaille de mon mieux, en attendant, à la préparation du concours des Consulats, qui demande un minimum de 2 ans, sans que je puisse avoir grand espoir »….
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