Lot n° 138

HUGO (Victor) — Fragment. Poème autographe signé. S.l.n.d. [septembre 1828].

Estimation : 3000 - 4000 €
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Description
2 pp. in-12 (180 x 250 mm) à l’encre noire. Poème autographe signé de Victor Hugo, intitulé « Fragment ».
C'est une variante en sept strophes de la pièce XXV du recueil Les Feuilles d’automne paru en 1832, qui en comporte huit. La première strophe de la version publiée ne figure pas dans ce « Fragment » et la première strophe de notre version est la cinquième du poème des Feuilles d’automne. Excepté ces différences, un seul vers offre deux leçons distinctes d’une version à l’autre.
Ce manuscrit autographe provient de Louise Bertin (voir les lots nos 139 et 161), par descendance familiale.
« Quelle peut être cette Louise qui a mérité de si beaux vers d’un si grand poète ? » C’est ainsi, en octobre 1835, dans une lettre à Adèle Hugo, que Louise Bertin (1805-1877) résume la réaction émue de ses parents à la lecture du poème des Chants du crépuscule que Victor Hugo vient de lui dédier. Le poète y rend hommage aux qualités de son amie, « homme par la pensée et femme par le cœur », « l'âme profonde et la sainte lyre » à qui il demande de le rassurer et de le raffermir. On a pu écrire de la relation toute d'affection et d'estime réciproques qui les lia qu’elle naquit comme un « véritable coup de foudre amical ». Il alla même jusqu’à lui écrire que c’était pour elle – et trois personnes tout au plus – qu'il voulait être poète ! Il lui dédia plusieurs poèmes, lui offrit nombre de ses livres et de ses dessins.
Louise est la fille du fondateur et directeur du Journal des débats, Louis-François Bertin (1766-1841). Hugo connaît les Bertin depuis la fin des années 1820. Très vite devenu l'un de leurs familiers, accompagné de sa famille ou de Juliette Drouet, il est souvent l’hôte du château des Roches, la propriété des Bertin à Bièvre (aujourd’hui Maison littéraire Victor Hugo). Là, le poète se dépouille de la pourpre du génie et devient l'ami dévoué. Sa correspondance dit sa sympathie respectueuse pour Bertin aîné et son attachement pour ses enfants, Édouard et Armand, et surtout Louise.
Fille d’un personnage très influent, Louise a marqué l’esprit de ses contemporains par sa personnalité complexe et raffinée et par sa grande intelligence. Cependant, elle fut aussi musicienne et surtout compositrice, ayant reçu l’enseignement d'Antoine Reicha (contrepoint), un ami d'Haydn, et de François-Joseph Fétis (chant). On lui doit quatre opéras (dont Le Loup-garou à l’Opéra-Comique en 1827 et Fausto au Théâtre-Italien en 1831), cinq symphonies, des pièces de musique de chambre et des cantates. Le violoniste Eugène Sauzay dira d’elle qu’elle « composait beaucoup moins en suivant les règles qu’en obéissant à son esprit créateur ». Lorsqu’en 1831 paraît Notre-Dame de Paris, Louise est enthousiaste. Percevant dans le roman la matière d’un grand drame lyrique, bien qu’intimidée par l’immense auteur, elle demande presque aussitôt à l’ami qu’il est aussi d’en tirer un livret d’opéra. Hugo accepte, lui qui toujours refusera de telles demandes – lui fussent-elles adressées par Rossini ou par Meyerbeer ! (« Il fit par amitié ce qu’il n’avait pas fait par intérêt », dira Adèle Hugo). Ce sera La Esmeralda.
La genèse de l’œuvre prit cinq ans, donnant lieu à une très étroite collaboration artistique entre le poète et la compositrice. Leur correspondance croisée nous offre d’en suivre la progression en détail, rythmée par les instructions métriques de Louise, auxquelles Hugo plie son texte. Créée en novembre 1836 à l'Académie royale de musique, La Esmeralda fut l’apogée de la carrière de Louise, mais provoqua aussi sa chute. Dans le climat houleux de l'époque – la ligne politique des Débats vaut à Bertin de nombreux ennemis et Hugo est alors une personnalité artistique controversée –, après seulement six représentations, La Esmeralda tomba sous les coups d'une rude cabale. Malgré les éloges de Liszt, qui donna par la suite une transcription de l’œuvre pour piano, et ceux de Berlioz, qui dirigea les répétitions. L’œuvre « est vraiment une invention musicale des plus remarquables », écrira l’auteur de la Symphonie fantastique, poursuivant qu’en comparaison des productions musicales d’alors, elle est « cent fois plus virile, et forte, et neuve ». Louise Bertin ne se remit pas de cet échec. Elle ne composa plus dès lors que de la musique de chambre.
Hugo, Œuvres complètes, Imprimerie nationale, II, pp. 73-74.
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