Description
dans une lettre, plusieurs soulignures et marques aux crayons de couleur).
Importante et très belle correspondance de la poétesse avec sa sœur.
La plupart de ces lettres sont écrites de son domaine de La Lanterne, sur les hauteurs de Nice, où Mme Ackermann s’était retirée, loin du monde, près de sa plus jeune sœur Euphrosine Girard. Sa sœur cadette Caroline Fabrègue habitait Clermont dans l’Oise où son mari était notaire ; quelques lettres sont adressées à son neveu Jules Fabrègue. Nous ne pouvons donner ici qu’un trop bref aperçu de ces lettres longues et denses.
La correspondance commence avec les événements de 1848 dont Louise ressent les soubresauts jusqu’à Nice et vit dans l’inquiétude ; elle ne renonce cependant pas à enrichir sa bibliothèque « J’achèterai des livres tant que je le pourrai ; ce ne sera que lorsque j’en serai à mon dernier sou que je m’arrêterai. C’est mon seul article de consommation et l’on dit que c’est être bon, patriote que de consommer […] Dans le temps de bourrasques où nous sommes, il faut s’attendre à se voir un jour ou l’autre couper les vivres ; il me faudra peut-être un beau matin aller chercher ma vie sur la terre étrangère » (8 mars 1848). La lecture des journaux ne la rassure guère et le désordre règne : « les ouvriers se remuent, les nobles tremblent qu’on ne mette le feu à leurs propriétés. Baptiste a pris le fusil de son maître pour protéger la maison […] Je m’étonnerais fort s’il n’y avait en France un pillage général d’ici à quelque temps. Je vais même jusqu’à craindre quelques massacres à domicile. Qui sait si la guillotine ne va pas refonctionner » (23 mars 1848).
Elle passe l’été 1850 en Angleterre, à Painswick, pour améliorer sa connaissance de l’anglais ; elle n’apprécie guère Londres et est « étouffée de pouding, les dames anglaises ne sont occupées qu’à se bourrer du matin au soir elles ont perpétuellement peur de tomber en syncope aussi leur existence n’est-elle qu’une longue suite d’indigestions »…
Pendant vingt ans, les deux sœurs échangent des idées. Louise donne des nouvelles de la famille, de sa santé, de ses bêtes, lui raconte ses occupations quotidiennes, ses activités agricoles, dans son domaine de Rimier puis de la Lanterne. Elle se plait dans la solitude de sa campagne : « J’y suis assez rustiquement, mais j’ai tous mes livres et c’est un grand point. Je ne vois pas une âme et le temps passe pour moi avec une rapidité incroyable bien que je me lève de bonne heure et me couche tard. Je lis et étudie des choses qui m’intéressent extrêmement » (16 octobre 1850). Elle se promène, fait des excursions dans la montagne, et, en 1851, elle s’installe dans son nouveau domaine La Lanterne, qu’elle décrit à Caroline, où elle mène une vie calme, à surveiller les bâtisses et les plantations : « Je vois venir les années sans m’effrayer. Mes livres et mes terres remplissent agréablement mon temps et je me passe parfaitement des autres, aussi bien qu’ils se passent de moi » (avril 1852). Mais elle renoue aussi avec ses ambitions littéraires. En 1854, elle est à Paris et a reçu une lettre de Béranger : « mon volume l’a enchanté. […] Sainte-Beuve est venu passer une soirée avec moi enfin je commence à avoir des feux littéraires. Mon livre [Contes, Garnier 1855] est partout fort goûté. Ce qu’il faut maintenant ce sont des articles dans les journaux, on m’en fait espérer. […] Béranger est gai et spirituel et tout à fait bonhomme »…
Du haut de sa colline, elle voit Nice changer et se développer : « Le goût d’un beau climat commence à prendre. Voilà plusieurs hivers que Nice regorge d’étrangers. On bâtit avec fureur et les logements ne suffisent pas encore. […] Si la paix dure il n’y aura bientôt plus de terrains cultivés autour de Nice, tout devient terrain à bâtir ». Elle veut faire surmonter la Lanterne d’un belvédère : « la vue y est admirable. On voit de là haut les phares de Villefranche et d’Antibes, le cours du Var, Saint-Jeannet, Aspremont, toutes les montagnes derrière le mont Chauve, les montagnes de France, Cagnes, le golfe Juan, les îles, Cannes, Nice, on compte les bâtiments dans le port. Tu avoûras qu’il serait dommage de ne pas profiter d’une vue pareille, l’endroit est unique. Je vois la neige tout l’été et les brises qui m’arrivent de la montagne sont d’une fraîcheur délicieuse » (17 décembre 1856). Elle aime les bêtes, et surtout son chien Lion, « le roi des chiens ». Elle parle de ses lectures : la Vie de Jésus de Renan, Mademoiselle La Quintinie de George Sand, La Divine Odyssée de Siméon Pécontal qui la fait se tordre de rire (12 mars 1866), les Chansons des rues et des bois de Victor Hugo : « à part quelques jolies images trop rares semées, le recueil est déplorable, les plus méchants jeux de mots s’y rencontrent. Quand on a le nom d’Hugo on ne devrait pas se permettre de semblables fredaines poétiques » (30 décembre 1866), etc. Elle se montre sévère à l’égard de l’Académie : « je voudrais voir jusqu’où peuvent aller la sottise et l’orthodoxie de l’Académie française dirigée par un Dupanloup » (12 mars 1866). Sur Marie d’Agoult, qui lui a consacré un article : « Elle a, dit-on, été fort belle dans son temps ; mais elle a dû toujours avoir l’air glacial. C’est une femme de beaucoup de talent, c’est un esprit hors ligne, mais le charme lui manque. Le fond de sa nature est un orgueil indomptable, mais il y a en même temps chez elle de la grandeur d’âme »... (octobre 1864). Elle « a été la première à m’accueillir, à me saluer comme talent. Sa voie est, d’ailleurs, bien éloignée de la mienne. Mes vers et sa prose ne se rencontreront jamais et je ne puis pas lui porter ombrage » (12 mars 1866).
En juin 1862, elle se prépare à aller passer l’automne à Paris : « Le printemps et l’été ne sont pas des saisons où je m’absenterais volontiers ; ce sont mes saisons de travail. L’hiver ma verve se fige. Je ne compose que quand les oiseaux chantent »… Elle aime sa solitude : « Grâce à mes livres et à mes chiens, je passe agréablement le temps. C’est une bonne précaution à prendre dans la vie que de s’habituer à se passer complètement de son espèce. Je te recommande ma recette. Le besoin de société fait souvent faire bien des sottises et avaler bien des désagréments. L’amour de la solitude est un contrepoison, c’est une cuirasse » (20 janvier 1864). L’âge ne compte pas ; elle a gardé l’intelligence et la mémoire : « je viens d’écrire quelque chose qui est peut-être ce que j’ai le plus fortement pensé [son poème Prométhée]. Il n’y a que les têtes faibles qui déménagent avec les années. Humboldt à 80 ans était plus vif et plus spirituel qu’à 20, Fontenelle, Mme Dudeffand et cent autres n’ont rien perdu, malgré leur grand âge, au contraire. Si je dois avoir un grand âge, je compte bien faire comme eux »... Elle n’aime plus voyager : « Je voyage pour arriver, non pas pour m’amuser. J’ai dans l’imagination de plus belles choses que je n’en puis voir et cela sans me déranger. J’ai d’ailleurs sous les yeux une admirable nature ; elle suffit à mes besoins » (30 décembre 1866). Elle reproche à sa sœur d’avoir parlé de suicide : « On ne doit jamais en parler ; ce sont des fanfaronades inutiles. Le suicide est un acte de courage qui s’accomplit en silence. On prétend que c’est un acte de folie. Je trouve au contraire que lorsqu’il est appuyé de bonnes raisons et exécuté avec sang-froid, c’est une action héroïque. Je ne sais pas non plus si j’en serais capable. Il me le semble pourtant, mais il faudrait que j’eusse de bien puissants motifs. Je tiens à la vie, tant qu’elle est supportable. Celle que je mène, indépendante, et toute de loisir, m’agrée suffisamment. Tant que ma santé ne sera pas trop mauvaise, je suis bien disposée à laisser aller les choses et même à les aider par toutes sortes de soins et de précautions ». Elle doit cependant affronter des difficultés dans l’exploitation de son domaine : « L’année prochaine s’annonce ici fort mal. Les pluies d’automne ont manqué et l’hiver est d’une sécheresse désolante. Les oliviers souffrent. Ces scélérats là, au lieu de me rapporter mes trois mille francs d’huile me coûtent des engrais. J’arrache mes mûriers parce que les vers à soie sont perdus ; mais je ne me déciderai jamais à arracher les oliviers. Ce sont eux qui font la valeur des propriétés. Autrefois leur produit était à moins d’une gelée tout à fait sûr. Je plante force vigne ; mais les défoncements sont fort chers, ainsi que les échalas que je fais venir d’Italie » (29 décembre 1868).
En 1869, elle va acquérir, dans la plaine, le domaine du Vespin : « Outre l’espoir de me retirer définitivement au Vespin, j’ai été poussée à cet achat par la passion que tu me connais pour les fruits. Les anciens jardins de Nice disparaissent pour faire place aux villas. Les fruits renchérissent en devenant plus rares, et ils sont moins bons. Par crainte des maraudeurs on les cueille encore verts ; ils mûrissent dans des armoires et non plus au soleil. Ayant mon jardin, mes arbres à moi je pourrai les manger à leur maturité, et je cultiverai les espèces qui me plaisent davantage. La gourmandise végétale sera, je crois, ma dernière passion. Comme la morale la plus sévère ne peut y trouver rien à redire, je m’y abandonne sans aucune retenue » (1er février 1869). En octobre 1871, elle doit s’installer en ville, dans un appartement, même si sa présence déplaît à sa sœur Euphrosine.
Malgré la guerre et la Commune, elle travaille à ses poésies philosophiques ; elle cite quelques vers de son Pascal, elle explique : « Satan n’était pas encore à terme ; je n’accouchais pas. Pascal me tourmentait depuis longtemps ; je suis en train de le mettre au monde. Je ne sais pas si cela sera un gaillard ou un avorton. Je l’ai partagé en trois parties : le Sphinx, la Croix, l’Ignorance finale. La première est faite » (7 mai 1871).