Lot n° 417

Jean COCTEAU. L.A.S., St Jean Cap-Ferrat 29 octobre 1958, à Louis Aragon ; 18 pages in-8, en-tête imprimé de Santo-Sospir, enveloppe timbrée.
Très belle et longue lettre d’amitié et d’admiration pour le roman d’Aragon La Semaine...

Estimation : 1000 - 1200
Enchérir sur
www.drouotdigital.com
Description
sainte.
« Ton livre est admirable et d’un admirable complètement nouveau, car il n’use d’aucun artifice […] Outre la merveille d’une langue exacte et désinvolte qui gifle à tour de bras la triste bande des intellectuels, je demeure stupéfait par ton savoir »…
Et Cocteau revient sur l’état de leurs relations : « Dix sept années d’amitié perdues. Dix sept années où la sécheresse bourgeoise d’André Breton élevait un mur entre nous, entre nos considérables “vagues de songe” […] La Semaine Sainte est le comble de ce réalisme irréel de cette perspective d’espace temps retrouvé, de ce jet vif d’encre savante – de ce plus vrai que le vrai qui serait le signe véritable d’une époque où les gens deviennent célèbres avant d’être connus et pataugent dans une boue froide. […] Rien ne pourrait ajouter à l’affection que je te porte, mais tout de même je m’incline devant une de ces forces qu’on croit mortes avec Balzac ou avec Hugo. Ton fleuve coule et deux mécanismes s’épousent […] une poésie torrentielle mariée au calme réaliste des formes »… Il sait que le « problème du temps “écrit” et du temps conté – du temps artificiel de l’anecdote – te préoccupe. […] Cette fois tu exécutes le tour de force d’être lent et vertigineux. À cheval, à pied, en calèche, et rue de la Sourdière, construisant un bloc dont les facettes décomposent la lumière sous forme d’arc en ciel »… Il évoque un vers que lui récitait Aragon autrefois « “Le prestige inouï de l’alcool de menthe” […] Ce vers c’est toute l’enfance et ce qui l’enchante à l’ombre des grandes personnes »… Il redit son admiration qui « supprime le lecteur, et le métamorphose en ce qu’il lit. J’étais ton livre »...
Dans un long post-scriptum, Cocteau se lance dans une comparaison avec Proust : « ton livre fait preuve d’un génie autrement ailé que celui de Proust, et jamais, comme Proust, documenté par l’office. On dirait, je le répète, que ton œuvre t’a été soufflée par quelque aristocrate incapable d’écrire une ligne mais comme certains jeunes camarades mondains de Proust, apte à juger son milieu. […] Proust essaya de transcender cette élégance de manière, mais avec l’amertume de ne point y pouvoir prétendre et le mal du snobisme qui lui pourrissait le cœur ». Le style d’Aragon « transcende cette petite beauté et, comme Picasso le bric à brac des poubelles, la hausse jusqu’à la grande beauté, jusqu’à la dignité de servir ». Cocteau craint que cela ne soit pas compris, comme pour la musique de Debussy dont il évoque une audition chez la Princesse de Polignac… « Ton livre est une formidable solitude, un silence monumental par quoi tu t’échappes de la conspiration du bruit comme jadis le vacarme d’un scandale nous sortait de la conspiration du silence. Je suis fier d’être ton ami »…
Partager