Lot n° 498

George SAND (1804-1876). L.A.S. « G », La Châtre 1er février [1836], à l’abbé Georges Rochet, « desservant de La Champenoise » ; 9 pages in-4, adresse (petites déchirures aux derniers ff. sans perte de texte).
Longue et superbe...

Estimation : 2500 - 3000
Adjudication : Invendu
Description
lettre sur son procès en séparation contre son mari, son travail sur la nouvelle version de Lélia, et sur la philosophie et la religion.
[L’abbé George Rochet (1803-1881), prêtre berrichon peu orthodoxe, avait entamé en décembre 1835 avec Sand une correspondance philosophique ; il séjournera à plusieurs reprises à Nohant.]
Le début de la lettre concerne le souhait de Rochet d’être nommé à la cure de Saint-Chartier (dont le curé vient de mourir), et Sand serait certes heureuse de l’avoir « pour pasteur et pour ami ». Mais elle est en froid avec son neveu, nouveau préfet de l’Indre (Léonce Vallet de Villeneuve), « lui, et sa famille parce qu’ils haïssaient ma conduite Démocratique ; moi, parce que je ne voulais pas me soumettre à leurs rêveries de patriciens ». Il semble vouloir se rapprocher d’elle ; mais « dans la position où je suis, plaidant en séparation, n’ayant pas encore mon domicile légal chez moi, je ne puis l’engager à me venir voir ». Elle espère pouvoir bientôt agir en faveur de Rochet, et serait prête à aller voir l’archevêque de Bourges. « Mais vous concevez que dans la position incertaine où je suis, je ne puis rien faire. Mon procès sera jugé devant l’opinion aussitôt qu’il le sera devant les tribunaux. Les hommes sont si vains dans leurs jugemens, qu’il n’est permis d’avoir raison qu’en vertu de l’arrêt de trois hommes souvent ineptes, souvent corrompus. Si je perds mon château, vous verrez que je perdrai bien des sourires et bien des révérences. Si je le gagne au contraire, je serai blanche comme neige et je pourrai me réclamer de mes grands parens. Ainsi est faite la société, il faut lui faire la guerre pour avoir la paix, il faut la vaincre et lui faire signer le traité qui assure notre dignité et notre repos, ou bien il faut se rendre à merci et porter ses chaînes. Ce dernier parti ne me va pas »...
Elle prête à Rochet son roman Lélia, emprunté à un ami : « Cet ouvrage est devenu très rare. J’espère bientôt vous offrir la nouvelle édition complette de mes rêvasseries. Soyez indulgent pour Lélia. Ce n’est pas un mets pour un prêtre ordinaire. Mais vous êtes au dessus de l’institution humaine, au niveau de l’institution divine. Ensuite, vous savez lire, vous verrez que je n’ai rien conclu, et que j’ai peint la souffrance humaine, l’espoir aux prises avec le doute. La fable n’est qu’une allégorie d’un bout à l’autre, et chaque personnage représente une passion, ou une faculté. Quand vous l’aurez fini, cherchez et vous trouverez. Ou interprétez à votre fantaisie, et ce sera tout aussi bon ». Elle lui envoie également deux volumes de Platon, et elle réclame son roman Jacques : « j’en ai besoin pour corriger la seconde édition, et je n’ai pas d’autre exemplaire ».
Puis elle conseille Rochet, exprimant ses idées sur la vie, la société et la religion. Elle voudrait qu’il soit « moins chagrin et moins impatient avec les mauvais hommes, et les mauvaises choses d’aujourd’hui », et qu’il arrive « à cette sérénité de l’âme confiante qui sort des rudes épreuves de la vie, le sourire au front, et le pardon sur les lèvres. Les hommes sont bien méchans et bien vils, j’en conviens, mais ils sont si faibles ! Comment ne pas faire grâce à de si minces ennemis ? […] vous les verrez se disputer pour des misères dont vous mépriserez la possession. – Je crois que ce moyen c’est une sorte de vertu, ou de philosophie que les chrétiens appellent le renoncement, et les payens le stoïcisme. C’est d’apprendre à vivre de peu, à être heureux des seuls biens que l’homme ne peut ravir à l’homme, la contemplation de l’univers, la pensée du ciel. En savourant les délices de la solitude, la prière, la méditation, l’étude et la poësie, il est impossible que l’on n’arrive pas à un tel état de l’âme, que les événemens extérieurs soient sans effet. […] Je puis vous le dire par expérience, on peut survivre moralement à tous les désastres, à toutes les privations de la vie physique. L’espérance du mieux, n’abandonne jamais celui qui est décidé à travailler, à se fatiguer, à se risquer, à se priver. Et toujours cette espérance se réalise pour un tel courage. Dieu lui tend les bras, et la société finit par plier le genou devant lui. Allez donc sans crainte, comme sans forfanterie. Soyez sincère, sans cesser d’être prudent. Transigez en souriant avec bien des choses […] Réservez vos forces pour un tems où vous pourrez en faire un noble emploi. Si ce tems ne vient pas, qu’importe ? Ce n’est pas une gloire humaine que nous cherchons, c’est le moyen de faire le bien. Si Dieu ne nous offre pas ces moyens, c’est que les tems marqués par lui ne sont pas venus, et alors ce serait une ambition insensée, que de vouloir les devancer. Croyez vous que la vie d’action rende heureux, et que la fumée des louanges console des ennuis du cœur ? Vous avez étudié la sagesse dans les livres sacrés. Vous savez que l’homme n’est que misère et vanité. Que vous importe donc d’être protégé ou abandonné, ou persécuté ? Laissez les faire, obéissez toujours à votre cœur, à votre conscience, et ne craignez pas qu’ils vous fassent du mal. […] Nos facultés, nos connaissances, notre activité nous resteront toujours, toujours la société quelle qu’elle soit, aura besoin d’hommes éclairés ou consciencieux. Soyons l’un ou l’autre selon nos forces. Tâchons d’acquérir assez de savoir pour aspirer au sacerdoce de l’intelligence. […] Celui là seul fera de grandes choses et remuera la société, qui traversera la société avec le cynisme de Diogène joint à la chasteté et à la charité chrétienne. Tout pour les autres, est une condition de vertu inséparable de celle-ci, rien pour soi ». L’ambition peut être certes « une noble passion », mais aussi « le mal des grandes âmes […] mais les grandes âmes sans ambition sont encore bien plus fortes que les grandes âmes ambitieuses »...
Elle revient enfin sur son procès : « Ma destinée sociale est sur une carte, à l’heure qu’il est. Trois ou quatre magistrats ignares, vont la jouer sur table, et la prononcer du haut de leur bonnet sans se soucier que je me brûle la cervelle le lendemain de leur arrêt. Eh bien je serai aussi insousciante qu’eux, et je compte dormir d’un bon somme en attendant demain, car c’est demain que le premier jugement sera rendu. Vous avez vu mon hermitage, c’est la maison de mes pères, c’est ma patrie toute entière, hé bien, je n’y remettrai peut-être jamais les pieds, et peut-être condamnée à rentrer sous la domination, d’un homme qui me hait au point d’être capable de m’assassiner, serai-je forcée de m’expatrier et d’aller vivre à l’étranger du fruit de mon travail. Ce sera un chagrin sans doute, une douleur en même tems qu’une contrariété. Mais mes plus pures jouissances sont placées encore plus haut, personne ne peut les atteindre pour me les retirer. Je dors donc tranquille, sachant que je ne puis rien empêcher de ce qui doit être, mais que je puis supporter tout ce qui peut arriver ».
Et elle conclut : « Bonsoir frère. Subissons et espérons. »
Nouvelles lettres retrouvées (n° 7).
On joint un dossier de copies anciennes, en partie par le député Georges Escande (1847-1928), de 27 lettres de George Sand à l’abbé Georges Rochet, 1836-1862 (46 p. in-8) ; plus la copie d’une lettre de Broussais (1825) ; et une l.a.s. d’Émile de Girardin.
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