Lot n° 107

Alphonse DAUDET (1840-1897). Carnet autographe, [vers 1873-1876] ; carnet petit in-12 (12 x 8 cm) de 94 feuillets recouverts sur les deux faces d’une fine écriture, ainsi que les gardes de couvertures, plus un f. volant, cartonnage d’origine...

Estimation : 8 000 / 10 000
Adjudication : Invendu
Description
papier vert sombre gaufré, dos percaline noire, étiquette Papeterie des Étudiants Chélu Galerie de l’Odéon, 10. Paris (plats frottés avec manques de papier), sous étui maroquin rouge.
Précieux carnet de notes, ébauches et esquisses de premier jet notamment pour les Contes du lundi et Les Lettres de mon moulin, avec l’élaboration du roman Fromont jeune et Risler aîné. S’y trouvent aussi quelques idées ou souvenirs auxquels Daudet n’a pas donné suite. Parfaitement lisibles, la plupart des pages ont été barrées de grands traits diagonaux après leur rédaction. Daudet a offert ce carnet, dans le mois précédant son décès, à son ami l’écrivain Léon Hennique, avec cet ex-dono autographe signé en haut du premier contreplat : « à Léon Hennique son vieux Alph. Daudet 9bre 97 ». Voici quelques éléments de ce témoignage exceptionnel de la genèse de son œuvre. [F. 1 r°] Ébauche de Wood’stown, conte fantastique [paru dans Le Bien public du 27 mai 1873, et recueilli dans Robert Helmont (1874)]. L’histoire se passe en Louisiane. [F. 1 v°-4 v°] Lyon. Souvenirs d’enfance [la famille Daudet s’installa à Lyon en 1849, texte recueilli dans Robert Helmont] : « Étrange ville ! Vue à travers les souvenirs d’une enfance malheureuse, exilée loin du soleil natal. Est-ce pour cela qu’elle me paraît si noire, si brumeuse ? Lycée aux murailles noires, hautes fenêtres grillées, la voûte longue au bout de laquelle tout Lyon m’apparaît. – Ville commerçante et cléricale. Les Jésuites et les Voraces »... [F. 5] Sous le titre barré de Wood’stown, « Observation : prenez garde à force d’être artistique, de n’être plus original » [recueillie dans les Notes sur la vie posthumes, 1899]. – La chanson Nègre, souvenir d’une « toquade » du duc de Morny [dont Daudet fut le secrétaire en 1861, et modèle du duc de Mora dans Le Nabab] : Son Excellence lui commande une « chanson nègre »… [F. 6] : projets et notes diverses ; histoire d’une église bâtie par un veuf, et boudée par sa commune... [F. 7-20] Manuscrit de premier jet de La Chasse en Camargue, nouvelle dédiée à son ami Timoléon Ambroy. [Publiée sous le titre En Camargue le 24 juin et 8 juillet 1873 dans Le Bien public, recueillie dans Robert Helmont, puis en 1879 dans les Lettres de mon moulin]. La nouvelle est bien complète ici de ses 5 parties : Le départ, La cabane, L’espèro, Le rouge et le blanc, Le Vaccarès (en 2 versions successives). [F. 21-22] Après le plan d’un récit intitulé Le livre de bord : L’Homme du Midi, étude physiologique (recueillie dans Notes sur la vie). [F. 23-24] Mémoires d’un garçon de bureau, ébauche d’un chapitre du Nabab. [F. 25-30] Les femmes d’artistes, ébauches des portraits de femmes publiés sous ce titre en 1874. On reconnaît, parmi les titres du recueil de 1874 : La Veuve du grand homme ; La Menteuse ; et La Bohème en famille. S’y ajoutent L’Italienne ; La Femme de l’homme de génie ; La Femme de S.V. ; Le Vieux Portrait ; La Femme de Leval... « Je voudrais faire des contes de fées très modernes, parisiens et provinciaux »... Projet d’un « roman à faire avec Raoul, sous la forme personnelle », et éléments « à mettre dans le roman de Raoul »... [F. 31-34, au crayon] Ébauches diverses : L’Ivresse et le remords, étude. – Le Curaçao ou le Souvenir d’ivresse. – L’Absinthe. – La Toque (projets non retenus pour les Contes du lundi). Et Femme d’un pépiniériste, ébauche. [F. 35-38] Nouvelles ébauches pour Les Femmes d’artistes (1874) : Romanesca [publiée sous le titre Le Credo de l’amour] ; La Transtévérine ; Jalouse de métier ; Un ménage de chanteurs (premier jet très développé). * [F. 39] Première idée du roman Le Nabab : « Le marquis Télémaque : avec le sujet de la pièce faire un roman de la haute vie Parisienne, où l’on mettrait Morny, Bravay », etc. Deux projets (non retenus) pour les Contes du Lundi : La Chèvre du général (« Le général a la poitrine délicate. Une chèvre le suit partout »…) ; et Matin d’octobre (« Il y a trois ans, matin pluvieux, ciel noir, sept heures du matin »...). * [F. 40-41] « Sujets de Contes du lundi » : 26 titres dont aucun ne figure dans le recueil publié. – Projet d’un « portrait de Bazaine en prenant l’Algérie comme point de départ. Débraillé moral. Coulant de l’Orient. Mœurs primitives. Bureaux arabes. Bride sur le cou. [...] L’ordre en Algérie. Tous les colons regardés comme bédouins »... – Ébauches pour Les Femmes d’artistes : Le Ménage de Philoxène ; Les Palmes vertes [qui s’intitulera Les Confidences d’un habit à palmes vertes], etc. – Notes pour Jack et Le Nabab (Marquis Télémaque). – Projet barré : « Faire un conte de Noël intitulé : Les Toits. […] Le petit Noël arrive, jette par les cheminées des cadeaux mais s’amuse à mettre les plus beaux dans les souliers de pauvres »... [F. 42-46 r°] Projets pour Les Femmes d’artistes et version développée des Palmes vertes... – Projet d’une série à faire au Figaro sur « Les fous et les enfants », avec liste de titres. – Projet : Deux sœurs. – Esquisse de premier jet du célèbre conte Les Trois Messes basses (recueilli dans les Contes du Lundi (1875), puis les Lettres de mon moulin). – Esquisse du conte Les Toits. – Ébauches pour Les Femmes d’artistes : L’Infirmière, etc. [F. 46 v°-52] Ébauche et brouillon de premier jet du conte Les Toits [La Fête des toits, conte de Noël, recueilli dans La Fédor en 1897]. [F. 53-54] Ébauches et sujets divers : « Conte pour Noël : histoire d’une petite pauvresse qui a pour souliers des grands souliers de grande personne »… ; La porteuse de pain ; « Fantaisie à faire : la fin du monde dans une petite ville du midi » ; « Femme d’artiste : à Lyon, église St Bonaventure il y avait un organiste espagnol »…... – Histoire d’une giffle. – Correspondance. [F. 55-56] Notes et sujets pour Les Femmes d’artistes, dont le premier jet de l’Épilogue... – Notes pour Jack et pour Le Marquis Télémaque [Le Nabab]. Daudet a dressé, sur le dernier feuillet du carnet, la table des matières des douze contes retenus pour Les Femmes d’artistes, et a marqué leur ordre définitif par des chiffres. Le carnet retourné fut employé pour l’élaboration du roman Fromont jeune et Risler aîné, publié en feuilleton dans Le Bien public (25 mars-19 juin 1874), puis en volume chez Charpentier en octobre 1874. Les 37 feuillets [2-38] sont remplis de notes, idées, plans et ébauches des différents chapitres, déjà répartis en 4 livres. On relève des premières notes où les protagonistes n’ont pas trouvé leur nom définitif (ainsi Preinsler) ; la liste des personnages ; puis un premier scénario du roman, biffé ensuite [f. 3 v°-6] : « Les 2 associés l’un au 1er, l’autre au second. Rivalités entre les deux femmes. Querelles pour la voiture. Sidonie hait Amélie, essaye de l’attaquer de front vis-à-vis de son mari, ne peut pas »... Etc. Suivent de nombreuses notes de travail, et les esquisses (parfois en plusieurs versions successives) des chapitres des Livres II à IV, dans le désordre, certains avec leur titre (définitif ou changé dans l’édition). Ils présentent une première version, qui sera largement remaniée lors de la rédaction. Daudet a curieusement commencé par le « chapitre dernier » (puis le « chapitre avant-dernier »), dont nous transcrivons le texte : « Six mois se sont passés. Vie de Risler à la fabrique. Il se considère comme un simple ouvrier, travailler. Plus un bock. Il s’est interdit toute joie, tout plaisir. Enfin les affaires vont mieux. Planus veut le faire sortir. Un jour il entre prendre un bock au Palais-Royal. Café chantant. Le monde qui va là. Un chanteur : “Mes beaux lions aux crins dorés”. Puis la femme chante : “Pauv’ piti Mam’zelle Zizi”. C’est sa femme. – Il sort en chancelant, Planus qui est avec lui le ramène. On marche longtemps, il lui parle de son frère, sa dernière affection. Puis ils rentrent à la maison. Alors Risler pour la première fois depuis longtemps entre dans l’appartement de sa femme. Tout est encore en place. Il ouvre un tiroir, trouve une lettre, reconnaît l’écriture de son frère, la lit, pousse un cri et tombe en la tenant. On le releva mort, les doigts crispés sur cette fameuse lettre que Frantz avait écrite à Sidonie, pour lui offrir de partir ensemble. / Donner dans ce chapitre-épilogue des renseignements sur tout le monde famille Chèbe, Delobelle, père Gardinois, intérieur Fromont ». Un feuillet volant d’un autre carnet donne l’esquisse de La Mule du Pape (Lettres de mon moulin). Ex-libris volant de Léon Hennique.
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