Description
reliure d’époque demi-basane fauve à coins, plats de papier bleu, dos à quatre petits nerfs ornés de doubles filets dorés, pièce de titre rouge (travail de vers à la charnière du second plat). Beau manuscrit d’un roman surréaliste avant la lettre, mêlant la fantaisie onirique d’un voyage au centre de la Terre à une geste patriotique brabançonne. Le manuscrit est soigneusement mis au net, avec de rares repentirs. Il a fait l’objet d’une édition procurée par Éric Lysøe (Toulouse, Anacharsis, 2007), qui propose d’attribuer ce texte à Charles-Joseph de Ligne (1735-1814). Le septième prince de Ligne du Saint-Empire avait, en effet, un goût prononcé pour les jardins, et pour les pièces et récits où non seulement l’Orient mais aussi les Enfers occupent une large place. Le récit, qui alterne de longs passages en prose et quelques vers, comporte trois chants qui interrompent la narration ; n’y manquent ni des effets comiques, ni des reflets de l’Antiquité, ni des connaissances de l’histoire des Pays-Bas bourguignons. Il s’ouvre par une réflexion philosophique galante sur la perception du temps, exprimée par le narrateur à une dame : « Près de vous, il [le temps] passe avec la rapidité de l’éclair ; loin de vous, on le trouve d’une longueur insupportable »… Trop impatient d’attendre six semaines pour retrouver des amis au château de Visbecq, à une trentaine de kilomètres de Bruxelles, à l’époque de Pâques, le narrateur se munit d’opium pour dormir jusqu’à la fête des Rameaux, mais se rallie à la suggestion de l’apothicaire d’entreprendre aussitôt son voyage, en l’allongeant par des détours. En route, cependant, il tombe dans un puits et fait une longue et étourdissante glissade dans un monde souterrain, éclairé par un astre vert et habité par des créatures mystérieuses, parfois fantastiques, tels des éléphants oranges et des lions rouges à crinière verte ; il y est accueilli par une cour composée d’un couple royal et d’une créature parée comme un humain mais à la physionomie d’un gros oison ; c’est le favori de la reine ainsi transformé par un mage au cours d’une guerre menée à coups de sortilèges et dont le « coquillage » d’une princesse semble être l’enjeu ultime. Défile alors une galerie de personnages, guerriers, magiciens, aux noms à consonances orientales (Ramazan, Abdalon, Androbolan, Barmangor ou Brambouc)... Enfermé dans une tour de plomb et de charbon, il découvre des compagnons d’infortune qui content par quels enchaînements de péripéties chacun a abouti dans ce monde souterrain… L’un d’eux, gentilhomme flamand, n’a de cesse que de réciter un long poème épique, qu’il a écrit sur sa chemise et qui narre la geste et les amours d’un dénommé Florent de Borsèle... On notera une réflexion pré-proustienne sur les sensations de l’enfance : l’auteur se demande pourquoi une odeur de térébenthine lui plaît, et en trouve l’explication dans le souvenir olfactif d’un soldat de plomb qu’on lui offrit quand il avait quatre ans : « on l’avait mis en parade sur la cheminée, et comme on ne me le donnait pas toujours et que j’étais trop petit pour y atteindre, je devais me contenter de l’admirer et de renifler l’odeur de la térébenthine avec laquelle il était peint, et à présent encore cette odeur ne se porte à mon odorat sans que le souvenir de mon petit soldat ne se réveille au même instant, ô jours heureux de ma première enfance ! » Notre héros finira par s’échapper… « Mais la voiture tourne à gauche et quitte la grande route ; je m’éveille, j’ouvre les yeux que vois-je ? Je suis dans l’avenue, voilà le château tout devant moi, voilà le Baron avec son gros ventre [...] Adieu poëte mon ami ; adieu Androbolan, Grandbouc, j’ai bien d’autre chose à faire, j’arrive à Wisbecque ». Imaginatif, bizarre, onirique, ce récit participe de l’engouement du XVIIIe siècle pour les voyages imaginaires sans rien perdre de sa propre originalité…