Description
[Copenhague], février 1947. Joint, 3 lettres autographes signées de Lucette Almanzor.
– Lettre autographe signée « LFCéline ». [Probablement début de février 1947]. « Je me souviens très bien du petit Jean-Claude [petit-fils de Lucien Descaves], c'est un très mignon petit garçon sur les genoux de son grand-père. Il ravageait les compotiers, et voici un nouveau Debussy ! Il était temps ! Vos lignes me touchent infiniment. Mon premier voyage serait pour Senonches [en Eure-et-Loir, où s'était retiré Lucien Descaves], mais hélas DANS L'ETAT OU JE ME TROUVE, PARTIR EN VOYAGE C'EST PARLER D'INFINI, SENONCHES AU ""RALLY DES REPROUVES"", je vois une table avec Beraud, Brousson et puis quelques fantômes hélas, Mugnier, Deffoux... [les écrivains et journalistes Henri Béraud et Jean-Jacques Brousson, ainsi qu'Arthur Mugnier, abbé mondain et mémorialiste féru de littérature, et le journaliste Léon Deffoux, ces deux derniers morts en 1944] ET MAC ORLAN EST-IL VIVANT OU MORT. QUE SAIS-JE ? ET MOI-MEME ? AH ! BE OR NOT TO BE JE LE JOUE AU REEL ET PAS PRINCE POUR UN SOU ! HAMLET VIEILLARD AU CACHOT ! Bien affectueusement à tous ! À quand l'amnistie d'en bas ! Celle d'en haut paraît plus proche [...] » (2 pp. in-16 sur une feuille de papier toilette).
– Lettre autographe signée « LF ». 27 février 1947. « Chers amis, à l'occasion d'un autre transbordement vers un autre carcere duro un peu moins sévère, celui-là (la loque s'effiloche)... je vous envoie tout mon souvenir. Lucette (ma femme) a repris courage et confiance à vos messages d'amitiés. Ils me sont souffle et battement, car enfin le cœur, si vaillant qu'il soit finit par rester en panne. On lui a trop demandé. MA FAUTE O MA TRES GRANDE FAUTE NON DE MES CRIMES CELA MAIS DE MA CREDULITE. Je vois que je donne aux vers blancs sans le vouloir comme M. Prudhomme ! Quel signe ! Je vous embrasse tous ! Ah sans haine comme vous avez raison ! Toute la damnation est là : haine. LE LIVRE QUE JE FAIS PREVOIR (COMME LES AGONIQUES ONT TOUJOURS D'IMMENSES PROJETS) NE CONTIENT RIEN D'IRRITANT JE VOUS L'ASSURE ! AH GUERI POUR 100000 ANS DES ARROGANCES ! QU'ILS ONT TORT DE SE TREMOUSSER LES FRIANDS DU SANG DES AUTRES... »
(1 p. 1/2 in-folio au crayon sur papier fin).
DEDICATAIRE DE MORT A CREDIT, L'ECRIVAIN LUCIEN DESCAVES (1861-1949) se rattachait au courant naturaliste mais avait rompu avec Émile Zola en 1887. Anarchisant et auteur d'un roman antimilitariste, Les Sous-offs (1890), il fut une des voix fortes de la critique littéraire et un membre de l'académie Goncourt où en 1932, il défendit ardemment mais en vain Voyage au bout de la nuit. Céline, qui l'admirait sincèrement, fréquenta régulièrement les « dimanches matins » où Lucien Descaves recevait artistes et écrivains. C'est à la demande de Lucien Descaves que Céline prononça à Médan en 1933 son célèbre « Hommage à Émile Zola ». Après 1937, leurs relations connurent un léger refroidissement : Lucien Descaves se montra embarrassé par l'objet littéraire qu'était Mort à crédit, de même que par l'antisémitisme virulent de Céline. Il fut pourtant une des rares personnalités à qui Céline écrivit depuis sa prison danoise : il apporta son soutien moral au prisonnier exilé, et proposa en outre de témoigner en sa faveur devant la justice française, mais il mourut avant de pouvoir s'acquitter de cette tâche.
Avec des lettres de Lucette, de la même époque, évoquant Céline prisonnier
DESTOUCHES (LUCETTE). 3 lettres autographes signées à Lucien Descaves, dont une avec apostille autographe signée de celui-ci. Copenhague, 1947.
– 18 janvier 1947. « Quoique si désemparée je trouve de la joie à vous transmettre ce billet, clandestin hélas !... [Référence à la lettre de Céline reliée en tête de l'exemplaire de Rigodon décrit ci-après sous le n° 52.] Cette tombe entr'ouverte est bien pire que la mort, l'âme s'y élève si pathétique ! Comme mon impuissance me désespère, le relier à ceux qui lui sont chers est mon seul espoir à le pouvoir soulager... même s'exprimer lui est impossible dans l'hostilité d'une langue étrangère à la sienne qu'il chérit tant ! La France est son mirage qu'il renouvelle sans cesse, la revoir, ses dernières forces se tendent vers Elle !... » (1 p. 1/2 in-folio, quelques mouillures).
Lucien Descaves a inscrit au bas la minute de sa réponse : « Rien n'était à la fois plus inattendu et plus rassurant, en ce moment, que vos nouvelles de Copenhague ! Nous les avons lues et relues, ma femme et moi, avec une émotion poignante. Elles nous a touché la fibre, en nous faisant revivre les heures de la rue de la Santé, notamment, lorsque vous y avez rencontré l'abbé Mugnier [...] Courage ! Ne vous laissez point abattre ; et si vous avez besoin de nous pour vous aider à franchir les obstacles, comptez sur un ménage qui ne vous fera pas faux bond. Je ne désire plus, loin de là, devenir centenaire, je voudrais simplement vivre assez longtemps pour vous voir reprendre du poil de cette bête qui est en exil comme la vôtre... » (1/2 p. in-folio).
– 3 février 1947. « Permettez-moi bien humblement de vous remercier de tout mon cœur ! Ce doux message faisant revivre ces bienheureux jours en espérant les revoir [a] ravivé d'une émotion si vive toutes les fibres affectueuses qui le tiennent à vous ! Ce fut un grand bienfait, cher Maître, et malgré la douleur de le retrouver à ses fers (car les soins d'urgence sont déjà terminés, il est de nouveau en cellule !), j'ai senti le baume que vous avez daigné lui apporté... Il n'y a plus qu'une question de vie pour moi... Comment subira-t-il encore ces souffrances ? L'âme est vaillante, sûre de son innocence et de sa défense... Mais lui en laissera-t-on le temps ? Dans ce secret, ce tombeau où rien ne rentre et ne peut sortir... C'est une peau de chagrin que je retrouve si affaiblie chaque fois... brève visite surveillée de dix minutes par semaine ! CE PAPIER FROISSE DANS SA MAIN VOUS REJOINT et un peu de son âme [ALLUSION A LA PREMIERE LETTRE DE CELINE CI-DESSUS]. Qui oser solliciter ? La clémence, d'où peut-elle venir ? La nuit m'enveloppe si lourdement dans le domaine des ombres... La France s'éloigne toujours, semble-t-il de ses ardeurs à l'aimer, il n'aspire qu'au Père-Lachaise où sa pauvre maman repose d'une mortelle anxiété qui l'a achevée pendant notre si tragique absence... Si vous-même, cher Maître, et vos fils pouvez par votre réconfort le tenir dans l'attente de l'espérance, je vous en remercie à genoux – quel précieux secours vous lui apporterez ! Hélas on ne peut le faire davantage souffrir... cette lente agonie aura torturé son âme et son corps aux plus profonds replis... » (2 pp. in-folio, enveloppe conservée, petite mouillure).
– 27 février 1947. « Je viens vite vous prendre ce message, le premier pour vous ! Il est temps d'accorder quelque répit au martyr qu'il lui faut endurer. Ce n'est hélas que provisoire et sans doute trop court ! Il est loin de rejoindre encore la vie, condamné à sa réclusion si pénible ! Mais je dois me réjouir de quelques visites au nom de la maladie, plus alarmante encore ! Il vous reste si affectueusement attaché. Je sais que votre cœur y répond toujours... » (3/4 p. in-folio).
LUCETTE, EPOUSE DE CELINE ET PERSONNAGE INOUBLIABLE DE SES ROMANS. Danseuse classique, Lucie Almansor dite Lucette Almanzor (1912-2019) se produisit à l'Opéra comique, à la Comédie française, aux États-Unis, mais dut abandonner le répertoire classique en 1936 à la suite d'une blessure au genou, et rentra à Paris. Céline la rencontra vers 1935-1936, et s'entremit pour tenter de favoriser son désir de réintégrer l'Opéra comique. Ils se fréquentèrent de manière intermittente, en raison des tournées de Lucette, jusqu'à ce qu'elle se fixe à Paris et se tourne vers l'enseignement à destination des danseuses professionnelles – ils se mirent alors en ménage à Montmartre et se marièrent le 15 février 1943. Quand Céline dut fuir la France en juin 1944, elle le suivit jusqu'au bout dans son exode, en Allemagne puis au Danemark. À leur retour en France, en 1951, elle ouvrit dans leur nouvelle maison de Meudon un « cours de danse classique et de caractère ». Après la mort de Céline, elle eut soin de faire publier Rigodon, et laissa plusieurs témoignages sur son mari, publiés dans les médias ainsi qu'en un livre, Céline secret (2001).