Lot n° 28

CÉLINE (Louis-Ferdinand) — 3 lettres autographes signées à Georges Geoffroy

Estimation : 2000 - 2500 €
Adjudication : Invendu
Description
Danemark, 1947-1950. Une enveloppe conservée.
– Lettre autographe signée en deux endroits, « Louis » et « Destouches ». Copenhague, 5 juin [1947]. « Mon vieux Georges [...], nous sommes entrés ensevelis dans notre supplice, gorgés de chagrins de misères et d'outrages en tout genre. Cela ne nous laisse aucun temps de réfléchir à nos propres goûts. LUCETTE [L'EPOUSE DE CELINE] A DU MENER POUR SAUVER MA PEAU UN COMBAT DE CHAQUE SECONDE, SEULE ABSOLUMENT SEULE CONTRE TOUS PENDANT DES MOIS – MOI EN CELLULE [...] Enfin, ma fille est casée, ma pauvre mère est morte seule à Paris, aveugle, de chagrin je pense pendant notre exil. Il a fallu. On a tué Denoël mon éditeur, tu le sais sans doute, dans la rue [...] NOUS AVONS PRESQUE TOUT PERDU, BRULES, PILLES, DEPOUILLES par des amis sur lesquels nous comptions. Il reste heureusement les bijoux que j'ai achetés chez toi, notre ultime ressource. Lucette gagnait très bien notre vie ici à l'Opéra avec des leçons de danses classiques (où elle est incomparable), mais une fois déchaîné l'hallali, moi en cellule, nous avons été chassés de partout, et le sommes encore. JE NE SAIS PAS SI L'ON ME GARDERA ICI COMME REFUGIE POLITIQUE. JE L'ESPERE. Si l'on me livrera à la France. Je ne crois pas. En tout cas je n'ai plus aucun moyen de gagner ma vie, moi qui avais réussi, tu sais avec quelles peines, à m'assurer médecine et littérature, la parfaite indépendance ! J'ai de bons avocats [...]. TOUS LES AMIS ONT ETE TRES CHICS, ET AUSSI MES ANCIENS MALADES DE CLICHY ET DE BEZONS. SEULEMENT JE SUIS TOMBE ICI SUR UN AMBASSADEUR DE FRANCE, PETIT FUMIER N° I dénommé Guy de La Charbonnière [Guy Girard de Charbonnières], qui a servi Vichy toute la guerre et qui voulait se racheter en me faisant livrer. Quel courage ! Il a relancé les Danois, si bien que JE SUIS RESTE 17 MOIS EN RECLUSION. PHYSIQUEMENT JE SUIS EN RUINE. JE NE ME RELEVE PAS VITE. JE SUIS TOUJOURS A L'HOPITAL. J'ai le droit d'écrire et de recevoir des lettres sans aucune censure. Au contraire, les Danois me voudraient beaucoup d'amis. J'ai des défenseurs en Amérique, très ardents, [Julien] Cornell un avocat de New York et Milton Hindus un professeur de littérature de Chicago, juif, qui ont constitué pour moi un comité de défense. L'attitude des Français à mon égard les écœure... » (3 pp. 1/2 in-folio d'une écriture serrée).

– Lettre autographe signée « LFCéline ». « Le vendredi » [Korsør, 14 mai 1948 d'après le cachet postal]. « Cher vieux, JE SUIS DESOLE QUE CE DEJEUNER AVEC DARAGNES AIT TOURNE A L'AIGRE, mais tu es trop philosophe pour [...] t'en chagriner... C'est ainsi. Il y a peu de choses sérieuses dans la vie – la misère, la prison, la maladie, la mort – le reste mon Dieu c'est à faire au mieux... CERTES HENRI MAHE A L'AME HAUTE. CE N'EST PAS LE CAS DE POPOL. TOUS LES VICES HELAS DE CALIBAN ! LECTEUR DE PRES DES MICHES, ATROCE AVEC LES VAINCUS. POPULO. ET TOUT LE TALENT POSSIBLE. Si tu peux faire du bien à Mahé tu auras un bien bon ami, à Popol c'est plus discutable. Il est malade de jalousie, et puis il boit trop. Je le sauvais autrefois. Il m'en veut à mort. L'affaire Denoël Voiliers est dans les pommes... [Depuis l'assassinat de Robert Denoël, la gérante et actionnaire principale de ces éditions qui avaient accueilli les livres de Louis-Ferdinand Céline, était l'avocate et femme de lettres Jeanne Loviton, connue sous son nom de plume de Jean Voilier, et qui avait été la maîtresse de Denoël.] Rien à y comprendre, de mes affaires judiciaires non plus. Je ne cherche même plus à comprendre. Je suis las. ces ergotages dureront encore que je serai aux Ombres... Il s'agit en fait de s'assurer moi crevé des droits sur le Voyage... » Louis-Ferdinand Céline fait ici allusion à trois artistes de ses amis, le graveur Jean-Gabriel Daragnès, le peintre Henri Mahé, et le peintre Gen Paul (2 pp. in-folio sur papier mince, enveloppe conservée).

– « Le 5 » [5 mars 1950 d'après une note ancienne au crayon]. « Mon vieux, figure-toi qu'il me tombe une tuile en plus des autres [Louis-Ferdinand Céline lui demande de rendre service à son avocat danois Thorvald Mikkelsen qui souhaite que des amis américains en visite à Paris soient dirigés par un Français de confiance]... Tout va mal de mon côté, harcelé par les communistes d'ici et ma prison d'un an en France à faire bel et bien. Je suis défendu par des limaces, et attaqué par des scorpions... » (2 pp. in-folio, manque marginal sans atteinte au texte, enveloppe conservée).

« GEORGES GEOFFROY EST UN VERITABLE FRERE » (Céline à Gaby Pirazzoli, 22 juillet 1947). C'est à Londres en 1915 que Céline le rencontra, alors qu'ils étaient tous deux employés au bureau des passeports de la VIIIe armée. Ils se lièrent d'amitiés – Céline vint loger chez lui – et ils menèrent ensemble une vie nocturne dans les quartiers interlopes de la capitale britannique. Quittés en 1916 sur une brouille, ils se retrouvèrent en 1932 par l'intermédiaire de Bernard Steele, associé de l'éditeur de Céline Robert Denoël. Ils renouèrent une amitié qui ne faiblit plus, d'abord en voisins : Georges Geoffroy, devenu horloger-bijoutier, habita un temps à Montmartre. En exil au Danemark, Céline lui écrivit dès 1945, et Georges Geoffroy fit le déplacement en 1948 pour lui rendre visite. Ils se revirent ensuite à Meudon.
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