Lot n° 3
Sélection Bibliorare

Charles BAUDELAIRE (1821-1867). — Manuscrit autographe, [Le Calumet de paix] ; in Henry Wadsworth LONGFELLOW, The Song of Hiawatha (Boston, Ticknor and Fields, 1855) ; in-12, cartonnage d’éditeur percaline brune estampée.

Estimation : 4000 - 5000
Adjudication : 29 000 €
Description
Édition originale en 2e tirage du Song of Hiawatha, utilisée par Baudelaire.

La traduction du poème de Henry W. LONGFELLOW (1807-1882), The Song of Hiawatha, a été commandée à Baudelaire en 1860 par le compositeur américain Robert STOEPEL.
Robert STOEPEL (Berlin 1821-New York 1887), compositeur américain d’origine berlinoise, chef d’orchestre du Wallack’s Theatre, avait composé une « symphonie indienne » avec chœur, solistes et récitant, The Song of Hiawatha d’après le poème de Longfellow, créée à Boston le 21 février 1859, avec sa femme Matilda Heron comme récitante. Matilda HERON (1830-1877), actrice américaine d’origine irlandaise, était devenue célèbre pour son interprétation de Camille (1857), sa propre adaptation de La Dame aux camélias. Le 24 décembre 1857, elle avait épousé Robert Stoepel, dont elle se sépara en 1869. La partition de Stoepel, Hiawatha, Indian Legend fut publiée à New York en 1863 (William Hall and Son).
Stoepel espérait faire jouer cette œuvre en France, et demanda à Baudelaire une version française, pour laquelle le poète espérait toucher 1 500 francs, dont une partie seulement lui fut payée. Baudelaire composa d’abord les poèmes Le Calumet de paix et L’Enfance d’Hiawatha, puis il élabora une version « en prose poétique » de Hiawatha, légende indienne.
Le Calumet de paix fut publié dans la Revue contemporaine du 28 février 1861, avant d’être recueilli dans l’édition de 1868 des Fleurs du Mal.

Robert Stoepel a remis à Baudelaire ce volume du Song of Hiawatha pour effectuer son travail.
L’ouvrage a été annoté au crayon par Stoepel, afin de faciliter le travail du traducteur. Au verso du faux-titre, il a dressé la liste des 16 morceaux ; au fil des pages, il a biffé d’un trait de crayon les passages qu’il n’avait pas retenus, et marqué, avec quelques annotations, les passages à traduire. En bas de la page 296, Matilda Heron a noté : « Don’t leave out a word of this. It is exquisite ! Heron ».
Sur le feuillet de garde en tête du volume, Baudelaire a noté à l’encre : « écrire à Jeanne / à Camille Doucet / à Simon Raçon / à Fouques / à Laguéronnière » ; et, un peu en dessous : « Hiawatha / V. Hugo / Peintres » ; il a ensuite biffé au crayon tous ces noms (le crayon a été depuis effacé).

Baudelaire a rédigé, au crayon, sur la dernière garde du volume, dix vers du Calumet de paix, correspondant aux 14 premiers vers de la page 16, marqués en tête par Stoepel « Song ».
Ce sont les vers 61-70 du Calumet de paix, avec de légères variantes :
« Ô ma postérité, déplorable et chérie,
[O mes enfants biffé] Ô mes fils ! écoutez la divine raison ;
C’est Gitche manito, le maître de la vie,
Qui vous parle, celui qui dans votre patrie
A mis l’ours, le castor, le renne et le bison.

Je vous ai fait la pêche et la chasse faciles.
Pourquoi donc le chasseur se fait-il assassin ?
Le marais fut par moi peuplé de volatiles ;
Pourquoi n’êtes-vous pas contents, fils indociles ?
Pourquoi chacun fait-il la chasse à son voisin ? »

[Des tensions survinrent entre le musicien et le poète, qui décida de ne pas signer le livret : « M. R. Stoepel m’ayant imposé des difficultés insurmontables, comme, d’abord, de réduire en trois cents vers français une matière de huit cents vers anglais, en supprimant tous les signes héroïques et homériques, pour ainsi dire, de l’original, – ensuite, de traduire en prose poétique le même canevas, privé de tous les avantages, – M. Stoepel trouvera naturel que j’exige que mon nom ne figure pas sur le livret malgré tout le soin que j’ai mis à le faire ».
Stoepel partit brusquement pour Londres, où il fit jouer son Hiawatha à Covent Garden, les 11, 13 et 15 février 1861 ; Baudelaire tenta en vain de se faire payer les 400 francs que Stoepel restait lui devoir, et il s’adressa à l’avoué Hippolyte Marin, à qui il remit, comme pièces à conviction, cet ouvrage et ses manuscrits.]

Provenance  :
– Robert Stoepel. – Charles Baudelaire. – Hippolyte Marin.

Bibliographie :
– William T. Bandy, Claude Pichois, « Un inédit : Hiawatha. Légende indienne, adaptation de Charles Baudelaire », in Études baudelairiennes, II, 1971, p. 7-68. – Michael V. Pisani, « Longfellow, Robert Stoepel, and an Early Musical Setting of Hiawatha (1859) », in American Music, vol. 16 (Spring 1998, p. 45-86). – Baudelaire, Œuvres complètes (éd. Pichois), Pléiade, t. I, p. 1279-1281 ; Œuvres complètes (éd. Guyaux-Schellino), Pléiade, t. II, p. 1233-1235.
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