les plats, titre peint sur le dos lisse, non rogné (Pagnant).
Manuscrit complet du troisième des six romans de Maupassant, avec de nombreuses ratures et corrections. Mont-Oriol est le troisième des six romans de Maupassant. Rédigé à Antibes et à Châtelguyon en 1885-1886, Mont-Oriol a paru dans le Gil Blas du 23 décembre 1886 au 6 février 1887, puis aussitôt en librairie chez Victor Havard en février 1887.
Le roman est inspiré par les cures de Maupassant à Châtelguyon dans les étés 1883, 1885 et 1886. La ville d’eaux, rebaptisée Mont-Oriol, servira de cadre au roman, ainsi que les paysages d’Auvergne : Enval, le château de Tournoël, le gour de Tazenat, Royat, la chaîne des Puys, la plaine de la Limagne…
En août 1885, de Châtelguyon, Maupassant écrit à sa mère : « Je ne fais rien que préparer tout doucement mon roman. Ce sera une histoire assez courte et très simple dans ce grand paysage calme ». Et le 2 mars 1886, il confiera à Hermine Lecomte du Noüy : « Je fais une histoire de passion très exaltée, très ardente et très poétique. Ça me change – et m’embarrasse. Les chapitres de sentiments sont beaucoup plus raturés que les autres. [...] J’ai peur que ça ne me convertisse au genre amoureux »… Dans une interview donnée au Temps le 12 février 1887, il déclarera : « C’est un livre que j’ai voulu tout de tendresse et de douceur. Je l’ai écrit presque malgré moi, après un mois de rêveries promenées à travers la Limagne, dans un pays de douceur extraordinaire qui m’a enveloppé, amolli, attendri. J’ai pris plaisir à rêver Mont- Oriol, couché dans les bois, sur cette terre qui embaume, avec les horizons bleus de la Limagne déroulés à mes pieds. J’ai tâché de mettre dans mon livre ce fond de ciel, ce parfum de terre ».
Le roman est l’histoire d’une ville d’eaux, d’une spéculation financière, et d’une passion amoureuse. L’homme d’affaires juif William Andermatt a amené sa femme Christiane en cure à Enval, une petite ville d’eaux d’Auvergne. La découverte par le père Oriol, paysan du coin, d’une nouvelle source incite Andermatt à réaliser une vaste spéculation en lançant une grande station thermale. Pendant ce temps, sa femme Christiane se laisse séduire par Paul de Brétigny, un ami de son frère Gontran, et s’abandonne dans une folle passion amoureuse. L’été suivant (2e partie du roman), Mont-Oriol est devenu la ville thermale à la mode, où affluent une riche clientèle et des médecins intéressés. Pour développer son affaire, Andermatt veut s’assurer la propriété de toutes les terres du père Oriol, et pousse son beau-frère Gontran de Ravenel à épouser une des filles Oriol. Christiane, enceinte, se désespère de voir Paul, dégoûté par cette grossesse, s’éloigner d’elle. Séduit par la cadette des filles Oriol, que Gontran a délaissée pour l’aînée, Paul va épouser Charlotte Oriol. La nouvelle provoque l’accouchement douloureux de Christiane, qui met au monde une fille sur laquelle elle va reporter toute son affection.
C’est là résumer à grands traits un roman foisonnant, où l’on croise le marquis de Ravenel qui a vendu sa fille Christiane pour redorer son blason, son fils Gontran, coureur de filles et dépensier, des paysans rusés, de riches curistes, le personnel des hôtels et du casino, et une série de médecins (cruellement caricaturés).
Le manuscrit, à l’encre noire sur de grands feuillets, avec une marge réservée à gauche destinée à recevoir les corrections et additions, présente de nombreuses ratures et corrections. Il a servi pour la composition du texte, et porte en marge les noms des typographes au crayon bleu, avec au crayon le nombre de lignes composées.
Il est, ainsi que le livre, divisé en deux parties : la première, paginée 1 à 153, avec 2 feuillets supplémentaires (46 bis et 47 bis), compte huit chapitres ; la seconde, paginée 1 à 159, compte six chapitres.
Le présent manuscrit a été élaboré à partir de travaux préparatoires, notamment des cahiers de la main d’un secrétaire (d’après des brouillons, ou dictés par Maupassant, qui avait alors de gros problèmes oculaires), corrigés par lui (Yale, Beinecke Rare Book and Manuscript Library ; Marlo Johnston, Guy de Maupassant, Fayard 2012, p. 612-613 et notes).
Le travail sur le présent manuscrit est important. Certaines pages présentent également une pagination primitive biffée, montrant que certains épisodes ont été déplacés. Des passages sont biffés : ainsi (p. 69), au début du chapitre V, un paragraphe concernant l’organisation de la fête est rayé : « À cette occasion même le Théâtre avait fraternisé avec l’Église. Petrus Martel s’étant offert à prêter son orchestre, qui [à cette occasion] en cette circonstance, disait Gontran devrait imiter l’orgue sans qu’il fût de Barbarie. L’Église de son côté prêtait ses chaises pour la [fête] représentation au profit des pauvres qui aura lieu, le soir, au Casino ».
Maupassant a porté de nombreuses ratures, avec des corrections interlinéaires ou marginales. Signalons notamment, la fin du dernier chapitre de la première partie, la scène d’amour de Christiane et Paul, lors de la promenade vers la Limagne : la page (p. 149) est surchargée de ratures et de corrections, pour mettre au point cette scène, pleine de délicatesse amoureuse. Nous n’en citerons que ces quelques lignes (les ajouts sont entre soufflets) : « Alors, comme s’il eût voulu ne rien perdre d’elle il s’agenouilla et se prosternant, [baisa la place où la forme de sa tête se dessinait sur la poussière] < [appuya ses lèvres sur la route] posa sa bouche à la place où la forme de la tête [se dessinait] s’arrondissait sur le chemin.> [Comme] Ainsi qu’un homme assoiffé [qui] boit, [en trempant ses lèvres dans une source tombé] rampant sur le ventre au bord d’une source [et trempant ses lèvres dedans] il se mit à baiser
la poussière en suivant les contours de l’ombre bien aimée ».
Dans les marges, Maupassant a porté des additions, parfois étendues ; ainsi (I p. 7), au sujet du marquis de Ravenel qui cède sa fille à Andermatt, « sous la pression de l’or accumulé », il ajoute : « , à la condition que les enfants seraient élevés dans la religion catholique ». Puis il continue, concernant l’héroïne : « Mais on attendait toujours, et aucun enfant ne s’annonçait encore. C’est alors que le marquis, [qui s’était fort bien trouvé] enchanté depuis deux ans des eaux d’Enval, [consulta] se rappela que la brochure du docteur Bonnefille promettait aussi la guérison de la stérilité. Il fit donc venir sa fille, que son gendre accompagna pour l’installer, et pour la confier, sur l’avis de son médecin de Paris, aux soins du docteur Latonne. [Et l’ayant été chercher] Donc Andermatt l’avait été cherché dès son arrivée, et il continuait à énumérer les symptomes constatés chez sa femme »… Maupassant a également ajouté dans la marge l’épisode (fin du 3e chapitre de la seconde partie) de la rencontre, sur la route de Tournoël, du père Oriol et de son fils allant à leur vigne, alors que les petites Oriol sont en voiture avec les Ravenel (II, p. 89). D’autres passages sont insérés par des collettes ; ainsi, à la fin du premier chapitre de la seconde partie (II p. 33), quand Christiane rappelle à Paul leurs baisers d’autrefois, un béquet de 13 lignes est collé dans le manuscrit : « nous étions ainsi, regarde”. // Et dans l’espoir qu’il recommencerait [elle voulut s’éloigner de lui en courant à petits pas lourds] elle se mit à courir pour s’éloigner de lui. Puis elle s’arrêta, haletante, et attendit, debout au milieu de la route. Mais la lune allongeant [jusqu’à lui] son profil sur le sol, y dessinait la bosse de son flanc déformé. Et Paul [restait immobile] regardant à ses pieds l’ombre de sa grossesse restait immobile en face d’elle, [nerveux,] blessé dans ses pudeurs poétiques, exaspéré qu’elle ne sentît pas cela, qu’elle ne devinât point sa pensée, qu’elle n’eût pas assez de coquetterie, de tact et de finesse féminine pour [savoir] comprendre toutes les nuances qui font si différentes les circonstances ; et il lui dit, avec une impatience dans la voix. // – Voyons, Christiane. Ces enfantillages sont ridicules. »
On relève également de nombreuses variantes avec le texte publié ; une partie seulement des variantes a été relevée dans l’édition Conard des Œuvres complètes (1910), reprises par Louis Forestier dans son édition des Romans de la Pléiade.
On notera enfin que le manuscrit révèle que l’héroïne Christiane se prénommait d’abord et successivement Hélène, puis Jeanne (p. 35) et ensuite Claudine (p. 67, corrigé alors par Maupassant en Christiane) ; sur les pages antérieures, le prénom a été rétabli d’une autre main. Autres changements de noms : le docteur Honorat se nommait d’abord dans le manuscrit Pepisse ; et la princesse de Maldebourg (II, p.38) était nommée, avant correction, duchesse de Wess/Ress-Aldebourg.
Le manuscrit a été très bien établi, monté sur onglets et relié par Édouard Pagnant (1851-1916).
— Provenance : – le manuscrit a appartenu au père de Maupassant, Gustave de Maupassant (1821-1900), décédé le 24 juillet 1900 à Antibes. Il porte sur un feuillet blanc de garde une cote d’inventaire par le notaire Baptistin Ardisson : « Inventaire du trente juillet dix neuf cent (1900). Cote troisième. Pièce unique. Ardisson notaire à Antibes ». – Librairie Louis Conard (1910). – Bibliophile non identifié [peut-être le joaillier Henri Vever (1854-1942)], avec petit cachet rond ex-libris rouge en idéogrammes. – Acquisition à la Librairie Georges Blaizot, catalogue 299 (1949), n° 596 ; puis par descendance.