Lot n° 216

STAËL Germaine Necker, baronne de (1766-1817) L.A., Lausanne 22 septembre [1815], à la duchesse de DURAS ; 4 pages in-4. Belle et longue lettre sur la Restauration, la Charte, la Terreur blanche, le futur mariage de sa fille, et ses Considérations...

Estimation : 1500 - 2000
Adjudication : Invendu
Description
sur la Révolution française. « Je ne peux pas partir pour l'Italie dear dutchess, sans vous dire adieu car c'est vous en première ligne que je regrette à Paris et si vous n'étiez pas dans une situation qui absorbe tout votre tems je n'aurois pu renoncer au charme de vous entendre et de vous parler car il faut pour aimer se plaire à l'un et à l'autre. Vous me dites qu'on veut la charte pour les honnêtes gens ce seroit la perfection mais la charte pour les adversaires de toute charte est-ce aussi bien ? Je vois des hommes dans la seconde chambre [Chambre des Pairs] qui abdiqueroient bien volontiers pour commencer leur règne, et je ne crois pas qu'en fait de gouvernement public par sa nature, on puisse rien faire sans vérité, le sentiment des convenances suffit à la diplomatie, mais à la tribune, et c'est en cela surtout que je l'aime, il faut de la sincérité. Je ne suis point venue à Paris parce que je ne sais dire que ce que je pense, et que j'aurois trop craint de déplaire à ceux que je respecte. Je puis assurément me tromper mais je vois en noir. On se laisse trop aller à des impressions, peut-être naturelles, mais qui ont fait chavirer dix fois depuis vingt-cinq ans les espérances même de ceux qui s'y sont livrés. Que de popularité ne faut-il pas dans les noms et dans les choses, pour effacer l'entrée des étrangers, et les protestants du midi dans quel état ils sont ! Ils écrivent ici de toutes parts pour y demander un asyle. Enfin Dieu veuille que le roi et la charte s'établissent en paix c'est après mes enfants ce qui m'occupe le plus. Vous me dites très gracieusement que je suis trop romanesque pour ma fille. N'avez-vous pas été romanesque ne l'êtes-vous pas en amitié ? Ce qu'on appelle le réel des choses en société est plus loin de la nature que l'enthousiasme. Je souffre beaucoup de ce que mes affaires n'avancent pas mais je tiens fermement à ce qu'Albertine ne revoye Mr de BROGLIE que le contrat signé. Je me suis arrêtée ici quelques jours avant de traverser le Simplon où ce malheureux homme [NAPOLÉON] a laissé les seules traces honorables de sa puissance. On dit qu'on veut que ce chemin tombe en ruines. Une des choses les plus tristes des tems de parti c'est qu'il n'y a ni estime ni indignation complette - car les bêtises des uns, malgré vous appaisent la fureur contre les crimes des autres. Il y a ici des nuées d'Anglois qui passent comme les oiseaux à l'automne. Il faut que les institutions politiques dans leur perfection modèlent un peu les hommes les uns sur les autres, la nation y gagne mais les individus y perdent ». Puis elle évoque son prochain ouvrage, Considérations sur la Révolution française : « J'espère que vous serez contente de ce que j'ai écrit sur l'Angleterre, j'ai fait aussi un tableau du règne de BONAPARTE qui me semble historique. Quand ma fille sera mariée, je ne verrai de la société que vous et vos pareils c'est-à-dire trois ou quatre personnes. Dans ce monde, le plaisir de l'étude gagne beaucoup sur moi mais je ne puis me mettre à Richard Coeur de Lion que quand le sort d'Albertine sera fixé. La pensée peut encore subsister à travers tout mais non pas l'imagination ». Elle s'inquiète de M. de LALLY, et ajoute : « Les vapeurs nerveuses sont extrêmement communes à Genève là où il y a plus d'esprit que d'espace pour le nourrir, mais ici l'on se porte à merveille. Je vous ai vue ici pour la première fois dear dutchess je ne savois pas alors que je vous aimerois beaucoup plus que vous ne m'aimez »... PROVENANCE La Duchesse de Duras et ses amis, Chateaubriand (vente 24 octobre 2013, n° 220)
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