Lot n° 25
Sélection Bibliorare

[MANUSCRIT]
Livre d’heures (usage de Rome).
En latin, manuscrit enluminé sur parchemin.
Belgique, Bruges, troisième quart du XVe siècle, vers 1460-1470.
Avec 9 grandes miniatures attribuables au Maître de Mildmay (« Mildmay...

Estimation : 70000 - 90000
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Description
Master »).

136 ff., précédés et suivis d’un feuillet de garde de tabis rose contrecollé sur un feuillet de papier puis d’un feuillet de parchemin, complet mais relié dans le désordre, avec le calendrier relié en fin de manuscrit (collation : i8+1, ii8+1, iii8, iv8 +2, v8 +2, vi8+2, vii8, viii8, ix8, x8+1, xi8, xii8, xiii6, xiv7 (de 8, manque i mais très certainement un feuillet blanc)), écriture gothique arrondie (italianisante) [Italianate Gotica Rotunda] à l’encre noire sur 17 lignes, réglure à l’encre rouge (justification : 56 x 93 mm), rubriques en rouge pâle, petites initiales peintes en bleu ou or avec décor filigrané rouge ou bleu foncé, initiales à 2 lignes de hauteur à l’or bruni sur fonds rose et bleu avec rehauts blancs, plus grandes initiales (4 à 5 lignes de hauteur) introduisant les grandes divisions textuelles en rose rehaussées d’un décor blanc serties d’un décor de vignes colorées, NEUF MINIATURES À PLEINE PAGE insérées face au texte, miniatures inscrites dans un encadrement or, bleu et rose et de bordures à pleine page sur fonds réservés avec feuilles d’acanthe colorées, fleurs, fruits et feuillages, quelques oiseaux, un hibou, encadrements et bordures du même style autour du texte qui fait face aux feuillets avec miniatures, un feuillet avec bordure enluminée sans miniature (sans manque : Messe de la Vierge, fol. 67).
Reliure de velours mauve (reliure de la fin du XIXe s. ou début XXe siècle, typique de celles que le comte Paul Durrieu faisait réaliser pour sa collection), dos lisse, contregarde et recto de la première garde de tabis rose, tranches dorées et ciselées (mors supérieur fendu sur 2 cm ; calendrier avec des taches d’humidité, quelques infimes taches dans les marges, petites pertes de couleur dans la miniature représentant la Visitation).

Dimensions : 150 x 100 mm

De format poche, véritable petit bijou, ce livre d’heures fut peint à Bruges dans les années 1460-1470 (en tout cas après 1450 car on inclut saint Bernardin au calendrier, sanctifié en 1450). La calligraphie italianisante suggère que ce livre d’heures fut peut-être copié pour un commanditaire italien, peut-être un membre de la florissante communauté de marchands et banquiers italiens établis à Bruges au XVe siècle.

Provenance :
1. Manuscrit copié et enluminé en Flandres, très certainement à Bruges d’après le style des miniatures attribuables au Maître de Mildmay, actif à Bruges dans les années 1460-1480. Cet artiste est nommé d’après un manuscrit conservé à Chicago, Newberry Library, MS. 35 qui contient un important livre de raison pour la famille Mildmay, initié par Thomas Mildmay (c. 1515-1566), importante famille anglaise dont l’un des membres, Henry Mildmay (c. 1593–1668), fut un « Master of the King’s Jewelhouse » et qui soutint le régicide de Charles Ier d’Angleterre. Bruges et ses enlumineurs occupaient une part importante du marché de livres d’heures destinés à l’exportation (en France, en Angleterre, aux Pays-Bas espagnols et même en Italie). L’office de la Vierge et l’office des morts sont à l’usage universel de Rome mais le calendrier contient des saints honorés en Flandre (Bavon, Eloi, Donatien, Quentin) mais aussi des saints franciscains tels François, Claire, Antoine et Bernardin (canonisé depuis peu en 1450). Ce manuscrit a pu être commandité pour un propriétaire entretenant une dévotion particulière envers les franciscains. La désinence masculine de la prière Obsecro te suggère que le premier commanditaire des présentes Heures fut un homme.

2. Collection du comte Paul Durrieu (1855-1925) avec sa signature sur la garde. Célèbre historien, érudit, conservateur et collectionneur, important médiéviste et historien de l’art, Paul Durrieu. Élève de l’École des chartes, conservateur au musée du Louvre, Paul Durrieu fut élu à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres en 1907. Sur Paul Durrieu, on consultera les travaux de A. de Laborde, Notice sur la vie et les travaux de M. le Comte Paul Durrieu, membre de l’Académie (Paris, 1928) ; A. de Laborde, Le comte Paul Durrieu, membre de l’Institut, 1855-1925. Sa vie, ses travaux (Paris, 1930). Durrieu mena de front une carrière d’érudit et historien de l’art et une activité de collectionneur, ses travaux portant parfois directement sur les manuscrits acquis qui constituaient son « champ d’étude » pour reprendre l’expression de Laborde. Il n’existe pas de liste publiée des manuscrits et feuillets un temps propriété de Durrieu et il manque encore une étude approfondie de Durrieu en tant que collectionneur (citons les travaux en cours de Nathalie Roman [Université de Lausanne]). Plusieurs des manuscrits provenant de sa collection ont rejoint des fonds institutionnels (Paris, BnF ; Los Angeles, Getty Museum ; Cleveland Museum of Art ; Metz, Bibliothèque municipale et alia.

Texte :
ff. 1-58v, Heures de la Vierge (usage de Rome), avec rubrique, Incipit officium beatissime virginum marie secundum usum romane ecclesie ; avec matines (ff. 1-16v) ; laudes (ff. 17-26v) ; prime (ff. 27-31v) ; tierce (ff. 32v-36v) ; sexte (ff. 37v-41) ; none (ff.42v-46v) ; vêpres (ff. 47v-53v) ; complies (ff. 54v-58v) ;
ff. 58v-59v, Antiennes et prières à dire à la fin de chaque heure canoniale, rubrique, Sequens antifona cum oratione dicitur ad omnes horas in fine silicet [sic] ad laudes, ad primam, ad terciam, ad .vi. [sextam] et cetera ;
ff. 60-66v, Office de la Vierge pour l’Avent, rubrique, Incipit officium beate marie virginis quod dicitur per totum adventum ;
ff. 67-71, Messe de la Vierge, rubrique, Missa beate marie virginis ;
ff. 71-75, Péricopes évangéliques ;
ff. 75v-78v, Obsecro te, désinence masculine (fol. 77) : « […] et michi indigno famulo tuo… » ;
ff. 78v-80v, O intemerata ;
ff. 80v-84v, Prières et suffrages ;
ff. 85v-121v, Office des Morts (usage de Rome), avec 9 répons : (1) Credo quod ; (2) Qui Lazarum ; (3) Domine quando ; (4) Memento mei ; (5) Heu michi ; (6) Ne recorderis ; (7) Peccantem me ; (8) Domine secundum ; (9) Libera me domine ;
ff. 122-124v, Messe des Morts, rubrique Missa pro defunctis. Introitus ;
ff. 125-136v, Calendrier à l’usage de Bruges (Bavon, Donatien) ou d’un diocèse de Flandre avec de nombreux saints honorés localement ; ce calendrier accorde aussi une place importante aux saints franciscains (Ordre des Frères Mineurs), avec François, Claire, Antoine, Bernardin ; calendrier en rouge et noir, parmi les saints, relevons : Antoine, abbé (17 janvier) ; Jean « bouche d’or » (27 janvier) ; Agnès (28 janvier) ; Amand (6 février) ; Adrien (4 mars) ; Gertrude (17 mars) ; Pancrace (3 avril) ; Monique, mère d’Augustin (9 avril) ; Anicet (17 avril) ; Georges (23 avril) ; Macaire (9 mai) ; Sophie, vierge (15 mai) ; Bernardin, confesseur, ordre des frères mineurs (20 mai) ; Desiderius (23 mai) ; Boniface (5 juin) ; Barnabé (en rouge, 11 juin) [Barnabé de Chypre, premier évêque de Milan] ; Antoine, confesseur ordre des frères mineurs (Anthoni confessor ordinis minorum) (13 juin) ; Paulin (22 juin) ; Translation de saint Thomas apôtre (3 juillet) ; Christine, vierge (24 juillet) ; Dominique, confesseur et sainte Marie des neiges (en rouge) (5 août) ; Donat (7 août) ; Laurent (en rouge, 10 août) ; Claire, vierge (12 août) ; Augustin (28 août) ; Gilles (1er septembre) ; Antonin, martyr (2 septembre) ; Lambert (16 septembre) ; Bavon, abbé (1er octobre) ; François (4 octobre) ; Donatien, archevêque (14 octobre) ; Gall, abbé (16 octobre) ; Quentin (31 octobre) ; Léonard (5 novembre) ; Brice (14 novembre) ; Elisabeth (20 novembre) ; Cécile (24 novembre) ; Clément (24 novembre) ; Catherine (26 novembre) ; Eloi (1er décembre) ; Nicaise (14 décembre) ; Lazare (17 décembre) ; Thomas (29 décembre) [Thomas Becket de Cantorbéry, martyr anglais, archevêque-primat de Cantorbéry, assassiné en 1170 et canonisé en 1173 et « décanonisé » par Henri VIII qui ordonna en 1538 la destruction de toutes ses images].
Il est probable que le Calendrier se trouvait à l’origine au début du manuscrit. Il n’y a aucun manque évident d’un point de vue codicologique, mais il se peut qu’il manque aussi les Psaumes de la Pénitence.

Illustration :
f. 1v, Annonciation
f. 17v, Visitation
f. 27v, Nativité
f. 32v, Annonce aux bergers
f. 37v, Adoration des mages
f. 42v, Circoncision
f. 47v, Massacre des innocents
f. 54v, Fuite en Égypte
f. 85v, Office funèbre avec moines.

D’une grande minutie, ces Heures sont peintes à Bruges par un artiste baptisé « Mildmay Master » ou « Maître de Mildmay » d’après un manuscrit conservé à Chicago (Newberry Library, MS 35 ; appellation donnée par Rogers (1982)). Cet artiste collabora avec Willem Vrelant, enlumineur célèbre actif à Bruges (voir B. Bousmanne, Item a Guillaume Wyelant aussi enlumineur, Bruxelles, 1997, p. 322 et pp. 236-237). Le style du Maître Mildmay est immédiatement reconnaissable aux sages figures dotées de visages doux et gracieux qui peuplent les scènes religieuses. Ce manuscrit est un bel exemple de son travail en artiste indépendant, mêlant de façon habile des miniatures détaillées et une ornementation luxuriante.

Toutes les miniatures sont peintes sur des singletons insérés dans les cahiers comme il était d’usage en Flandre. Le texte des présentes heures est copié par une main clairement italianisante qui choisit une calligraphie certes gothique, mais arrondie, dans le goût des manuscrits italiens, peut-être par un copiste italien établi à Bruges ? Il existe un petit groupe de manuscrits brugeois enluminés à Bruges mais présentant une calligraphie « italianisante » : citons par exemple les célèbres Heures Spinola (Los Angeles, The J. Paul Getty Museum, MS. Ludwig IX 18, début XVIe siècle ou encore le Bréviaire Grimani (Venise, Biblioteca Nazionale Marciana, MS. Lat. I, 99, XVIe siècle) copiés par des scribes à l’imitation des calligraphies italiennes pour des commanditaires italiens, mais néanmoins enluminés par des peintres ganto-brugeois. Rappelons qu’il existait au XVe siècle une grande communauté italienne de marchands et banquiers établie à Bruges.
Plus proches des présentes Heures, on signalera des livres d’Heures tels un petit groupe de livre d’heures conservés à Baltimore, Walters Art Museum [W 177, W. 179, W 180 (miniatures peintes en grisaille), W 183] qui, outre le type de calligraphie similaire, présentent des bordures semblables et des miniatures par des artistes proches du style de Vrelant et son atelier (« Made in Bruges, ca. 1460-70, for the Use of Rome, in the circle of Willem Vrelant, probably for a member of the Italian community in Bruges »). Toutefois, signalons que les présentes Heures sont d’une qualité et d’une fraîcheur supérieures, avec des couleurs éclatantes et un peintre qui excelle dans le traitement des chairs délicatement rehaussées de rouge. Son style est à rapprocher d’un Livre d’heures présenté par la Galerie Les Enluminures, BOH 61, attribué au Maitre de Mildmay (voir Bergeron-Foote (A.) et Hindman (S.), An Intimate Art : 12 Books of Hours for 2012, Paris, 2012, no. 8) et surtout du manuscrit éponyme, Heures dites de Mildmay (Chicago, Newberry Library, MS. Case 35).

Le Maître de Mildmay a collaboré avec Guillaume Vrelant dans les quatre volumes d’une Légende dorée réalisés pour Jean d’Auxy, chevalier de la Toison d’or (manuscrit partagé entre Mâcon, BM, MS. 3 et New York, Pierpont Morgan Library, MSS 672-675 ; ce manuscrit est attribué par Bousmanne (2011, p. 256-258) à un artiste qu’il nomme « Maître de la vraie cronicque descoce »). L’artiste doit beaucoup à Guillaume Vrelant et il n’est pas impossible que celui que l’on appelle « Maître de Mildmay » ait travaillé pour Vrelant qui, en tant que « libraire », fédérait autour de lui et de son atelier un certain nombre d’artistes, de copistes, d’enlumineurs et relieurs pour produire des Heures sur mesure (voir Farquhar, 1974 ; Bousmanne, 1997 ; Clark, 1997). Les compositions des miniatures dans les Heures Durrieu doivent beaucoup aux modèles que l’on trouve dans les manuscrits attribués à Vrelant, suggérant un accès facilité à ces modèles.
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