Lot n° 25

CÉLINE (Louis-Ferdinand) — Lettre autographe signée « Louis Ferd » [à Jean-Gabriel Daragnès].

Estimation : 800 - 1000 €
Adjudication : 1 375 €
Description
[Danemark], 4 septembre [1947]. 3 pp. 1/2 in-folio.
« Cher vieux, mille bons mercis pour ta bonne lettre ! S'ils te volent toi ! dévalisent ! la crème de la Résistance ! alors tout est foutu ! Es-tu sûr que ce n'est pas encore Oscar ? mal payé en Corse ? insuffisamment gratifié ? ou Morandat en parachute ? à qui se vouer ? [Sont ici mentionnés ici Oscar Rosembly, Corse de Montmartre qui fut hébergé par Gen Paul pendant l'Occupation et qui, résistant de la dernière heure, pilla les appartements de Robert Le Vigan, de Ralph Soupault et de Louis-Ferdinand Céline ; ainsi que le journaliste Yvon Morandat qui occupa l'appartement de Louis-Ferdinand Céline après le départ de celui-ci, rue Girardon à Montmartre.]
IL PARAIT QUE CAMUS L'ECRIVAIN FREQUENTE BEAUCOUP CHEZ POPOL [LE PEINTRE GEN PAUL]. IL A BIEN SIGNE LA LISTE NOIRE OU JE FIGURE PREMIER DES TRAITRES ! SIGNERENT AUSSI COLETTE, IMAGINE L'AMIE DE MME ABETZ (MARI SORTI DE DRANCY), SARTRE QUI ME PAPILLONNAIT AU CUL M'ASSOMMANT D'INVITATIONS OU JE NE ME RENDAIS JAMAIS. Trous du culs ! Je ne suis pas mort, la rigolade n'est pas finie, et je sais faire rire bien mieux qu'eux !
Incapables, tout le branle, la horde, de mettre rien de gros debout, pas une affiche ! Y aura de la fessée pour tout le monde crois-en ton pote. Et de mémoire impeccable, exquise, de buveur d'eau. Ils me referont mes chaussures. Leur vrai boulot. Tu vois rien que d'y penser les vers m'affleurent à la fessée sensationnelle. AH, MAUVAISE LA BETE QU'ON BLESSE, TU LE SAIS, PRETE A TOUT.
QUANT A POPOL JE L'ADORE MAIS SA LANGUE EST TERRIBLE – Ses vanes soi-disant marrantes sont bien cocasses, mais il y a le temps pour tout... par contre les hommes en prison... J'ai la langue beaucoup plus discrète moi... Je sais aussi faire rire. Mais pas à contretemps.
En attendant l'hiver est là. J'aimerais mieux aller le passer avec toi à Nice qu'au rebord de ces icebergs ! Mikkelsen va sans doute se rendre à Paris début d'octobre. Désastre si tu n'es pas là, ni Antonio [Antonio Zuloaga, ami de Louis-Ferdinand Céline, qui fut attaché culturel de l'ambassade d'Espagne et habita à Montmartre]. J'adore Popol, c'est de l'amour. De Naud aucune nouvelle... [Albert Naud était l'avocat parisien de Louis Ferdinand-Céline.]
SACHA [GUITRY] VOGUE ! IL DOIT EN AVOIR DISTRIBUE DES BEAUX MANET !... Sa maison tu le sais : un musée... mes trois pièces : Morandat ! J'en fais cadeau ! [...] »

AMI ET SOUTIEN DE CELINE DANS LES ANNEES NOIRES, LE GRAVEUR ET IMPRIMEUR JEAN-GABRIEL DARAGNES (1886-1950) se fixa à Montmartre au milieu des années 1920, avenue Junot. Il connut Céline par l'intermédiaire de Gen-Paul et de Marcel Aymé, mais ne se lia avec lui que tardivement, quand l'auteur de Voyage au bout de la nuit prodigua comme médecin des soins à sa mère gravement malade – elle mourut en 1941. Jean-Gabriel Daragnès fut un des premiers à qui Céline écrivit après son incarcération au Danemark : il devint son homme de confiance en France, son informateur à Montmartre, son intermédiaire avec les éditeurs, et accepta même en 1949 d'agir personnellement auprès de la Cour de justice en sa faveur. Jean-Gabriel Daragnès vint deux fois au Danemark en 1948 comme commissaire de l'exposition du Livre français à Copenhague, et ne manqua pas de rendre alors visite à l'exilé. Quand il mourut brusquement en 1950, à la suite d'une opération, Céline perdit avec lui un des ses plus solides appuis. Dans une version intermédiaire de son roman Féerie pour une autre fois, écrit au Danemark, il le présente comme « le plus grand graveur de France ».
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