Description
14 ff. in-folio foliotés 495 à 508, nombreuses ratures, ajouts et corrections.
IMPORTANT PASSAGE DE SON ROMAN D'UN CHATEAU L'AUTRE.
CE MANUSCRIT COMPREND 2 PARTIES DANS DES VERSIONS PRIMITIVES QUI SERAIENT ENTIEREMENT RÉECRITES POUR LA VERSION FINALE IMPRIMÉE :
LA PREMIERE PARTIE EST UNE VITUPÉRATION INTERROMPANT LE RECIT, LANCEE A L'ENCONTRE DU JOURNALISTE COLLABORATIONNISTE JEAN HEROLD-PAQUIS, qui poursuivit en Allemagne, avec les doriotistes à Bad-Mergentheim et Mainau, ses émissions virulentes sur Radio-Patrie (ff. 496-498 et 500-501). Ces lignes correspondent, dans une autre formulation, aux pages 131-132 de l'édition de la Pléiade (Romans, vol. II). L'expression associant plaisamment Jean Hérold-Paquis à Carthage est une référence au mot d'ordre que celui-ci lançait régulièrement sur les ondes, « L'Angleterre comme Carthage sera détruite », et figure plus loin dans la version finale imprimée (p. 180 de l'édition de la Péliade).
LA SECONDE PARTIE REPREND LE COURS DU RÉCIT DES AVENTURES DE CELINE A SIGMARINGEN, ICI A L'HOTEL LÖWEN (ff. 507-508). Un long passage y figure en deux versions successives, chacune très travaillées avec nombreux repentirs : « [...] Que [je] retourne à mon couloir Siegmaringen Hotel Löwen, que je vous laisse pas en panne... ! [première version :] Je conduisais ce cher confrère équipé en opérateur en blouse blanche, bistouris à la main, pinces, tampons, vers le fond à gauche... J'écartais les gens... Docteur docteur, ils voulaient que je les écoute, je leur ouvre les gogs... ils voulaient aussi me consulter... [seconde version :] ""laissez-nous passer laissez-nous passer..."" Je savais où j'allais... tiens ! comment ? en voilà un autre ! un autre médecin ! en blouse blanche pareil ! j'hallucine pas ! miroir frontal, bistouris prêts, tablier blouse blanche... ! il venait opérer aussi ! ma parole ! ""voilà ! voilà ! confrère !"" Il m'intéresse ce barbu qu'il est... il se présente... Bernard ! Bernard ! Claude Bernard ! mon infirmière ! il la présente aussi l'infirmière, boulotte comme l'autre mais pas brune blonde ! – Venez confrère ! venez suivez-moi ! J'l'emmène aussi. Deux chirurgiens 2 infirmières ! ""Laissez-nous passer !"" – Docteur docteur ! » Ces lignes correspondent, dans une autre formulation, aux pages 137-138 de l'édition de la Pléiade.
AVEC 2 AUTRES INCISES DANS LE RÉCIT, NON RETENUES DANS LA VERSION FINALE IMPRIMÉE.
L'UNE CONCERNE LE VOL DES MANUSCRITS ET DES BOIS GRAVES DE CELINE DANS SON APPARTEMENT DE MONTMARTRE EN 1944 (ff. 498-499, 501 et 502). Il en accuse une personne qu'il désigne comme le « frère » de Jean Hérold-Paquis, sans doute une façon de désigner Oscar Rosembly en le décrivant comme appartenant au même type humain que Jean Hérold-Paquis. Céline associe par ailleurs aux dangers qu'il a courus et aux méfaits dont il a été la victime, l'idée d'une réprobation universelle à son égard : « les chacals d'un côté et de l'autre me reprochent d'avoir survécu » (f. 502). La mention de ces vols figure en deux endroits de la version définitive imprimée, aux pages 7 et 292 de l'édition de la Pléiade.
L'AUTRE CONCERNE LES INCITATIONS QUE CÉLINE RECEVAIT DANS LES ANNÉES 1950 A REPRENDRE SON ACTIVITE DE PAMPHLÉTAIRE (ff. 501-502 et 502-507). « [...] Un confrère venait l'autre jour et me raconter ce qu'on racontait. ""Vous savez ce qu'on dit ?... Céline est qu'un lâche ! Au lieu de recommencer la lutte dans un journal tonnerre de Dieu, il s'occupe de style et de virgules ! Échappatoires ! le bougre a peur !"" Quand j'entends de pareils propos tout de suite deux questions me viennent à l'esprit. Ce bougre qu'est-ce qu'il est comme agent ? recruteur ? provocateur ? l'un ou l'autre ? l'un et l'autre ? C'est pas à chiquer... sitôt que vous êtes en prison c'est rare que vous êtes pas abordé [variante « relancé » dans l'interligne] par un quidam en bure comme vous, qui veut savoir pourquoi absolument vous [vous] êtes fait faire aux pattes ? – Moi j'ai tué ma mère et toi ? La façon de vous mettre en confiance... que vous vous mettiez bien à table... les personnes qui viennent me trouver pour me faire honte de ma couardise, l'envie me saisit je peux dire illico presto de les éreinter... de bas en haut, de leur faire jaillir la boyasse, instinctif et naturel. Même chose pour ceux qui vont me baver de reconnaissance ! de gratitude ! Merdezalors ! LA FAÇON QUE JE ME SUIS CROISE, QUE J'AI SOUFFERT ET PAS FINI ! POUR UNE NEGRIADE DE SALES LARBINS JOUISSEURS FAINEANTS DONNEURS IVROGNES SIMULACRES D'HOMMES PAS EVOLUABLES. LA HONTE QUE J'AI ! pas du tout la honte d'être retiré des voitures oh là que non ! non la honte d'avoir sacrifié des années, dans quelles conditions ! à m'échigner pour CES BRUTES ! SOUS-SOUS-HOMINIENS, GIBBONS, TARTRES... CIE [...] Pour quand j'étais gniouf l'article 75 au paletot [l'article 75 du Code pénal condamne les faits d'intelligence avec l'ennemi], qui c'est t'y qui de tous mes voisins, connaissances, qu'a dit un mot qu'a protesté lorsque tous les cancans des Basses-Alpes à Copenhague m'accusaient d'avoir vendu les Basses-Alpes la ligne Maginot le Puy-de-Dôme, la terrasse Wehrmart de ""Maxim"" et le trou du ""Sarah Bernhardt"" ? Aujourd'hui qu'ils viennent me relancer ? que j'ai plus rien dans la culotte ! fiel de Belzébuth ! Préfecture ! et préservatifs ! ça serait à se tordre si on avait l'âge et les rentes... zalors ! trop pauvre et trop vieux !... [...] »
D'UN CHATEAU L'AUTRE, PREMIER VOLET DE SA TRILOGIE GERMANIQUE. Après le débarquement allié en Normandie, Céline avait fui en Allemagne, où une longue errance l'avait conduit jusqu'au Danemark. Cette expérience éprouvante lui fournit la matière de ses trois derniers romans, qu'il écrivit en bouleversant la chronologie des événements. En effet, il s'attacha d'abord dans D'Un Château l'autre à décrire son séjour à Sigmaringen de novembre 1944 à mars 1945, puis relata dans Nord (1960) son séjour dans le Brandebourg d'août à octobre 1944, et enfin dans Rigodon (1969) les différents déplacements en train qu'il effectua depuis la France en 1944 jusqu'au Danemark en 1945.
SIGMARINGEN. D'un Château l'autre se situe donc en ce lieu devenu célèbre, au sein de la colonie française d'environ 2000 réfugiés politiques, constituée à la fois autour des hommes du dernier gouvernement de Vichy, dont Philippe Pétain (reclus) ou Pierre Laval, et autour de Fernand de Brinon et sa « Délégation gouvernementale française pour la défense des intérêts nationaux ». Les plus favorisées de ces personnes vivaient dans le château de Sigmaringen, mais la plupart s'entassaient dans des hôtels surpeuplés (dont le Löwen) et chez les habitants du village, tandis que les malades étaient recueillis le monastère de Saint-Fidélis : ces gens déracinés vivaient dans une grande détresse morale et physique, fatigués par le climat, la malnutrition, les corvées, la gale, sous la menace permanente des alertes aériennes. Céline, poussé par son compagnon d'infortune le comédien Le Vigan, sollicita sa venue à Sigmaringen comme médecin, ce qui fut aisément accepté étant donné les besoins en cette matière. Il exerça alors la médecine auprès de célébrités comme Abel Bonnard ou Lucien Rebatet (mais non Pétain, inaccessible) mais aussi et surtout auprès des obscurs, fixés dans le village ou de passage. Après la guerre, dès son séjour au Danemark, Céline évoqua ses souvenirs d'Allemagne dans sa correspondance et sa conversation, et il envisagea très tôt d'en faire un usage littéraire, imaginant d'abord en faire état dans Féerie pour une autre fois, avant de concevoir l'idée d'un volume à part. Tirant les leçons de l'échec commercial de Féerie pour une autre fois II (Normance), consacré à un seul événement, Céline se lança donc dans le récit de son séjour à Sigmaringen qui offrait au contraire un grand nombre de ces péripéties historiques si propres à susciter et entretenir l'intérêt des lecteurs. L'ouvrage, qu'il écrivit de l'été 1954 à mars 1957, fut publié en juin 1957. La provocation qu'il y avait à choisir ce sujet, comme un lancement habile du aux soins de Roger Nimier chez Gallimard, suscita des réactions virulentes dans les milieux de gauche comme de droite, et c'est à la faveur de ce climat polémique que Céline retrouva aux yeux d'une majorité de lecteurs droit de cité en littérature.
UN CLAIR-OBSCUR DE MEMOIRE ET D'IMAGINATION. Autobiographie, chronique historique, roman, D'Un Château l'autre s'appuie sur des anecdotes, des « incidents » que Céline transfigure dans l'outrance et le comique grinçant, ne s'épargnant pas lui-même : « il faut noircir et se noircir » comme il le disait à ses correctrices dans les années 1930. « Il n'est presque aucun moment du récit auquel ne corresponde un souvenir du réel. mais jamais non plus le récit ne se contente de dire ou de décrire ce qui a été [...] Ce récit garde par rapport au réel une distance à peu près constante et qui est une des originalités de Céline. Se refusant à imaginer totalement – c'est-à-dire sans l'incitation d'un souvenir –, mais en même temps à jamais renoncer à imaginer, il parvient à tenir sa double promesse d'être à la fois autobiographie et roman » (p. 997). Par ailleurs, comme dans Féerie, la prise de parole personnelle du narrateur, en marge du récit, offre des incises sur des périodes ultérieures de la vie de Céline, sa captivité au Danemark, sa vie à Meudon, ses rapports avec son éditeur.
« POUR LE STYLE, D'UN CHATEAU L'AUTRE EST UNE REUSSITE. JE ME SUIS LIBERE DE BEAUCOUP DE CLICHES », dit Céline à André Parinaud en 1961. Pour lui, l'essentiel n'est pas une image du réel mais une entreprise de langage, pour laquelle il fournit un immense travail en toute conscience des buts recherchés, loin de la spontanéité apparente qui n'est qu'un effet de ce travail. L'effort littéraire de Céline porte en effet moins sur le récit que sur le style, « vers la fragmentation des groupes de mots « tout faits », élimination des éléments non indispensables au sens, la recherche à chaque moment du mot le moins attendu, et l'adjonction de remarques incidentes qui viennent rompre le cours, jugé par Céline toujours trop régulier, de la phrase » (Henri Godard, dans Céline, Romans, vol. III, p. 96).