Description
[Paris], Gallimard (Nrf), 1952. In-16, 327 [dont les 2 premières blanches]-(5 dont la première et les 3 dernières blanches) pp., demi-maroquin marron à coins, couvertures et dos conservés, tête dorée sur témoins (H. Alix).
ÉDITION ORIGINALE, UN DES 45 EXEMPLAIRES DE TETE NUMEROTES SUR VERGE DE HOLLANDE (lettré B parmi 10 exemplaires hors commerce sur ce papier). Sorti en juin 1952, c'était sa première œuvre nouvelle à être publiée aux éditions Gallimard (qui avaient d'abord donné des rééditions).
UNE GENESE HORS NORME. Après la Libération et une longue cavale à travers l'Allemagne, Céline fut emprisonné au Danemark où il s'était réfugié. Dans cette période de souffrance alimentée par la nostalgie et le ressentiment, il décida d'aborder les sujets qu'on s'attendait à lui voir éviter et d'aller plus loin encore dans la contestation du langage écrit. À partir d'un effort de mémoire pour fixer le souvenir des péripéties de sa fuite, il rédigea la première esquisse d'un vaste récit qui lui fournit par la suite la base de ses cinq derniers romans, sans pour autant en épuiser la matière. La première partie devait en être un diptyque parisien consacré à ses derniers jours dans la capitale, et comprendre Féerie pour une autre fois I (1952) et Féerie pour une autre fois II – Normance (1954).
FEERIE I, SIMPLE PROLOGUE DEVENU CHEF-D'ŒUVRE, EST LE ROMAN PAR LEQUEL CELINE CHERCHA APRES GUERRE A RENOUER AVEC LES LECTEURS, et même à « crever une deuxième fois le plafond », comme il l'écrivit à Jean-Gabriel Daragnès en 1948. Cependant, il mêle dans le récit les deux époques d'avant et après sa fuite, et choisit de traiter les lecteurs en adversaires. C'est aussi un livre de la détention, car comme narrateur, Céline se place dans sa cellule danoise, et intercale des passages où il s'exprime à bâtons rompus, mêlant la polémique aux anecdotes et aux souvenirs, amenant le lecteur à vivre de l'intérieur l'horreur de l'enfermement, mais aussi la compulsion intérieure à se remémorer sa vie passée. « Jamais il n'avait si intimement requis du lecteur, en même temps provoqué de tant de façons, une compréhension qui tend à la complicité. L'expérience littéraire très forte de ce mélange d'hostilité et de connivence sera désormais la marque de la seconde moitié de l'œuvre romanesque » (Henri Godard, dans Céline, Romans, vol. IV, p. xxi). Féerie I ne reçut pas cependant l'accueil mérité que Céline attendait.
FEERIE I, ROMAN MEMORIAL D'UN TYPE NOUVEAU INVENTE PAR CELINE, est « le premier récit où il s'engage si ouvertement ""en personne"" » (Henri Godard, ibid., p. 1197). En effet, transposant des épisodes personnels comme il avait déjà pu le faire, Céline fait en outre surgir dans son récit principal de brefs souvenirs venus d'autres époques. Il fait ainsi intervenir, comme dans un adieu à sa vie d'avant, sa « bande » d'amis de Montmartre, et, plus largement, il aborde par touches le récit de sa vie, dans un effort de mémoire pour se réapproprier son passé. Comme il le dit lui-même, « Féerie, c'est la confusion des lieux, des temps ». Céline inaugure donc ici un nouveau mode de récit, dans lequel le narrateur passe sur le devant de la scène, se laissant aller à des digressions personnelles, faites d'anecdotes et de jugements. Il renoue cependant d'une certaine manière avec le Voyage, puisqu'il avait ensuite dissocié narration et expression de ses idées, entre romans et pamphlets.
LE POINT D'ABOUTISSEMENT DANS LA RECHERCHE STYLISTIQUE DE CELINE. « Le style lui-même est devenu dans Féerie ce que Céline appelle ""purement émotif"", c'est-à-dire complètement affranchi des enchaînements du français écrit [...] Il était allé aussi loin qu'il pensait pouvoir le faire dans la direction de ce que Flaubert appelait ""un roman sans sujet, ou presque sans sujet"". En cela, Féerie représente une quintessence de Céline » (Henri Godard, ibid., p. xi). En outre, un art poétique s'esquisse dans Féerie I, Céline commençant à s'exprimer sur son travail d'écrivain : « ce qui est écrit net, c'est pas grand chose, c'est la transparence qui compte ».
Provenance : colonel Daniel Sickles (vignette ex-libris).